dimanche 15 juin 2014

Aragon et le grand oiseau rouge


Ainsi je t'aurai toute la vie attendue
Présente absente ailleurs ici proche et lointaine
Je t'aurai mendié de silence je t'aurai
Mangé de paroles comme une orange
J'aurai perdu ta trace une fois nuit
Une fois jour perdu ta main prise dans l'ombre
Ta merveilleuse main d'enfant enfui
Ainsi je t'aurai toute la vie attendue


Il est trop tard pour espérer enfin t'atteindre
Je n'aurai pas trouvé les mots tout
N'aura semblé qu'un murmure un étouffement de cris
Je ne t'aurai donné que ce chant avorté de moi-même
Tu n'auras pas entendu ni personne
Entendu le battement en moi de ce grand oiseau rouge
Je n'aurai donc été vers toi qu'une phrase sans fin
Il est trop tard et caetera

 


Mais même si même alors même comme
Un chien qui cherche en vain son maître et traine
Une chaine arrachée
Même sans espérance

J'arrive au bout de ce voyage au moins
Portant toujours semblable coeur sanglot semblable
J'écoute en arrière de moi sur la route
Ce bruit de toi blessé ce bruit bleu ce bruit blanc

Ce bruit bluté de blé ce bruit redoublé
De toi par où nous fûmes
Et je tends encore une fois mes bras de fumée.

Louis Aragon, Les rendez-vous,  
Choeur Accord, La Chapelle sur Erdre (44), dit. B. Quemener
Arrangements et accompagnement piano : Roland Boutilliers
Clarinette : Sophie Dehays
Accordéon : Jean-Alain Manoeuvrier
Récitant : FD
Extrait du spectacle "J'ai rêvé d'un pays…" donné le 20 mai 2000 à Capellia (La Chapelle sur Erdre)

dimanche 8 juin 2014

Pedro Mairal, Argentina

Une"Durazno"


Consumidor Final

Pedro Mairal, Consumidor final, Buenos Aires, Bajo la luna nueva, 2003.
Traduit de l’espagnol (argentin) par Julia Azaretto

Mordre l’été,
mordre le soleil entier
pour 1,80 le kilo.
Cette pêche, qui vient d’arriver à la maison
fut à peine le rêve d’un arbre caché
encouragée par l’engrais,
fut fleur et fruit vert
protégée des épidémies et des gelées
seulement par cinq pesticides,
grossie par des pluies et l’arrosage goutte à goutte,
récoltée par Pablo Luis Ojeda
originaire de Río Negro,
corps endolori qui chaque soir
s’écroule sur un matelas de mousse.
Chargée dans un camion roulant sous le ciel
cette pêche mûrit grâce au voyage,
elle arriva au marché,
traversa les mafias,
se retrouva dans une chambre froide
qui fixa sa couleur
et l’immobilisa durant quatre mois
près de San Cristóbal
en attendant que les Supermarchés Disco l’achètent,
et la livrent à la succursale 14
rayon fruits libre-service
où je l’ai choisie, mise dans le sac, fait peser
jetée dans le caddie
à côté du pain Fargo, du poulet,
près du Skip Intelligent et du fromage,
je l’ai poussée jusqu’à la caisse, où on a lu
son code-barres,
je l’ai payée, et l’ai mise dans un autre sac en plastique,
je l’ai ramenée chez moi à pied
traversant l’avenue,
longeant l’hôpital,
parmi les aveugles, les clochards, les policiers,
je l’ai montée par l’ascenseur
et sans heurts elle est arrivée au plan de travail.
Je l’ai alors libérée des deux sacs,
sous le robinet, j’ai enlevé le pesticide,
la fatigue du camion, la fumée,
la nuit endolorie de Pablo Luis Ojeda,
l’étiquette de la marque
et je l’ai mordue avec l’envie de la tuer,
je l’ai assassinée à coups de mâchoires et langue
et malgré la chimie, la distance morte,
malgré la longue chaîne d’intermédiaires
je me suis retrouvé au fond de son rêve ambré
dans cette fleur première qui parfumait le vent.