dimanche 20 juillet 2014

Alors pourquoi laisser ce sublime silence... ?


(...)      
ROXANE, debout près de lui.
Chacun de nous a sa blessure : j'ai la mienne.
Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
               Elle met la main sur sa poitrine.
Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !
               Le crépuscule commence à venir.

            CYRANO
Sa lettre !... N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,
Vous me la feriez lire ?

Portrait de Jehandier Desrochers
            ROXANE
                                     Ah ! Vous voulez ?... Sa lettre ?

            CYRANO
Oui... Je veux... Aujourd'hui...

            ROXANE, lui donnant le sachet pendu à son cou.
                                              Tenez !

            CYRANO, le prenant.
                                                          Je peux l’ouvrir ?

            ROXANE
Ouvrez... lisez !...
            Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.

            CYRANO, lisant.
                             "Roxane, adieu, je vais mourir !..."

            ROXANE, s'arrêtant, étonnée.
Tout haut ?

            CYRANO, lisant.
                 "C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
"J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
"Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
"Mes regards dont c'était..."

            ROXANE
                                           Comme vous la lisez,
Sa lettre !

            CYRANO, continuant.
              "...dont c'était les frémissantes fêtes,
"Ne baiseront au vol les gestes que vous faites
"J'en revois un petit qui vous est familier
"Pour toucher votre front, et je voudrais crier..."

            ROXANE, troublée.
Comme vous la lisez, -- cette lettre !
            La nuit vient insensiblement.

            CYRANO
                                                         "Et je crie
"Adieu !..."

            ROXANE
                  Vous la lisez...

            CYRANO
                                          "Ma chère, ma chérie,
"Mon trésor..."

            ROXANE, rêveuse.
                      D'une voix...

            CYRANO
                                        "Mon amour..."

            ROXANE
                                                                 D'une voix...
               Elle tressaille.
Mais... que je n'entends pas pour la première fois!
               Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive,
               passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la
               lettre. -- L'ombre augmente.

            CYRANO
"Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde,
"Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
"Celui qui vous aima sans mesure, celui..."

            ROXANE, lui posant la main sur l'épaule.
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
            Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste
               d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre
               complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains:
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !

            CYRANO
Roxane !

            ROXANE
            C'était vous.

            CYRANO
                                 Non, non, Roxane, non !

            ROXANE
J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !

            CYRANO
Non ce n'était pas moi !

            ROXANE
                                     C'était vous !

            CYRANO
                                                          Je vous jure...

            ROXANE
J'aperçois toute la généreuse imposture
Les lettres, c'était vous...

            CYRANO
                                       Non !

            ROXANE
                                                Les mots chers et fous,
C'était vous...

            CYRANO
                      Non !

            ROXANE
                               La voix dans la nuit, c'était vous.

            CYRANO
Je vous jure que non !

            ROXANE
                                   L'âme, c'était la vôtre !

            CYRANO
Je ne vous aimais pas.

            ROXANE
                                    Vous m'aimiez !

            CYRANO, se débattant.
                                                                C'était l'autre !

            ROXANE
Vous m'aimiez !

CYRANO, d'une voix qui faiblit.
                          Non !

            ROXANE
                                    Déjà vous le dites plus bas !

            CYRANO
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

            ROXANE
Ah ! que de choses qui sont mortes... qui sont nées !
-- Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ?

            CYRANO, lui tendant la lettre.
                                             Ce sang était le sien.

            ROXANE
Alors pourquoi laisser ce sublime silence
Se briser aujourd'hui ?

            CYRANO
                                    Pourquoi ?...
            Le Bret et Ragueneau entrent en courant... 

(...)

Edmond ROSTAND, Cyrano de Bergerac, Acte V, scène 5.

dimanche 13 juillet 2014

Le ciel étoilé de Fily Dabo Sissoko, Kidal, Mali

La brise chargée d'effluves, rase le sol et passe, charriant des gnomes, complices de mille choses.

L'outarde, au fond des halliers, trompette son chant d'amour ; tandis que le caméléon, dans le feuillage, roule son appel.

Discrètement, je m'évade de la case, pour nouer un dialogue avec les étoiles.

La lune est en retard. Le champ d'azur, naguère vide, étale sa féerie de joyaux.

Ici, la poule suivie de ses poussins, s'effraie devant le bélier, animal taciturne.

La-bas, les bouviers faussent compagnie au taureau qui fuit, l'oeil méchant, harcelé par les taons.

La chamelle, qu'un dragon pourchasse, a perdu son chamelon qui galope vers une girafe.

La voie lactée, meurtrie de combats sans cesse renaissants, livre l'ultime assaut de l'abondance contre la disette.

Haut à l'horizon, l'oeil étincelant, le garrot mouvant, le buffle, suivi de son témoin solitaire, annonce les initiations.

Le brise me fouette au visage, me pique de ses aiguilles. Bien à regret je rentre, drapé dans mon léger peplum.

- Que faisais-tu dehors, me demande Dessi ?

Fily Dabo Sissoko, Le ciel étoilé, Poèmes de l'Afrique noire, éd. Debresse, Paris, 1963.

Fily Dabo Sissoko, poète malien né autour de 1897-1900, fut instituteur et député du Soudan français sous la 4ème République. Il fut un opposant politique de Modibo Keita qui, une fois devenu président du Mali, le fit condamner aux travaux forcés. Il mourut en 1964, interné dans un bagne à Kidal.
- Crayons et portraits, Impr. Union, Mulhouse, 1953.
- Harmakhis, poèmes du terroir africain, La Tour du Guet, Paris, 1953.
- Une page est tournée, Impr. Diop, Dakar, 1959.
- La savane rouge, Les Presses Universelles, Avignon, 1962.
- Poèmes de l'Afrique noire, Debresse, Paris, 1963.
- Les jeux du destin, J. Grassin, Paris, 1970.