dimanche 23 novembre 2014

"Toute connaissance commence par les sentiments" : Sacré Léonard!

Celui qui s'oriente sur l'étoile ne se retourne pas.

                                La rigueur vient toujours à bout de l'obstacle.

Détourne-toi des préceptes de ceux qui spéculent sur le monde mais dont les raisons ne sont pas confirmées par l'expérience.

                                 Aucune action naturelle ne peut être abrégée.

Ne perds pas ton temps avec des recherches dont tous les résultats meurent en même temps que celui qui les a trouvés.

                                  Toute connaissance commence par les sentiments.

O vous qui spéculez sur le monde, méfiez-vous des auteurs qui ont voulu se faire les interprètes entre la nature et l'homme par leur seule imagination. N'ayez confiance qu'en ceux qui ont réfléchi à partir de l'expérience. Et souvenez-vous que les expériences peuvent être trompeuses si l'on n'y prend garde, et que là où l'on croit n'en voir qu'une, toujours la même, il y en a souvent plusieurs, très différentes.

                                   La vie bien employée est longue.

En voilà quelques uns qui méritent qu'on les appelle ainsi et pas autrement : tuyaux à nourriture, entasseurs de fiente, remplisseurs de chiottes. Par eux, rien d'autre n'apparaît au monde, aucune vertu jamais ne s'accomplit, et à la fin il ne reste d'eux que des chiottes pleines.

                                   Il est plus facile de s'opposer au début qu'à la fin.

 Il est bien piètre le disciple qui jamais ne dépasse son maître.
www.huffingtonpost.com/ross-king/da-vinci-book_b_2083835.html

Léonard de Vinci, Maximes, fables et devinettes, Traduit de l'italien et présenté par Christophe Mileschi, éd. Arléa, 2002.

dimanche 16 novembre 2014

La Romance du vin, Emile Nelligan

Emile Nelligan est un poète québécois.

A 20 ans, en 1899, il  lira publiquement ce poème, "La Romance du vin",  à l'occasion d'une réunion de l'Ecole littéraire de Montréal, ville où il est né. Quelques semaines plus tard, il sera interné et le restera jusqu'à sa mort, 42 ans plus tard, le 18 novembre 1941.


Tout se mêle en un vif éclat de gaieté verte.
Ô le beau soir de mai ! Tous les oiseaux en choeur,
http://www.sogides.com/images/produits/9782/892/951/gr_9782892951493.jpgAinsi que les espoirs naguères à mon coeur,
Modulent leur prélude à ma croisée ouverte.

Ô le beau soir de mai ! le joyeux soir de mai !
Un orgue au loin éclate en froides mélopées;
Et les rayons, ainsi que de pourpres épées,
Percent le cœur du jour qui se meurt parfumé.

Je suis gai! je suis gai ! Dans le cristal qui chante,
Verse, verse le vin! verse encore et toujours,
Que je puisse oublier la tristesse des jours,
Dans le dédain que j'ai de la foule méchante !

Je suis gai! je suis gai! Vive le vin et l'Art !...
J'ai le rêve de faire aussi des vers célèbres,
Des vers qui gémiront les musiques funèbres
Des vents d'automne au loin passant dans le brouillard.

C'est le règne du rire amer et de la rage
De se savoir poète et l'objet du mépris,
De se savoir un cœur et de n'être compris
Que par le clair de lune et les grands soirs d'orages !

Femmes ! je bois à vous qui riez du chemin
Où l'Idéal m'appelle en ouvrant ses bras roses;
Je bois à vous surtout, hommes aux fronts moroses
Qui dédaignez ma vie et repoussez ma main !

Pendant que tout l'azur s'étoile dans la gloire,
Et qu'un hymne s'entonne au renouveau doré,
Sur le jour expirant je n'ai donc pas pleuré,
Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire !

Je suis gai! je suis gai ! Vive le soir de mai !
Je suis follement gai, sans être pourtant ivre !...
Serait-ce que je suis enfin heureux de vivre ;
Enfin mon coeur est-il guéri d'avoir aimé ?

Les cloches ont chanté ; le vent du soir odore...
Et pendant que le vin ruisselle à joyeux flots,
Je suis si gai, si gai, dans mon rire sonore,
Oh ! si gai, que j'ai peur d'éclater en sanglots !


dimanche 9 novembre 2014

Catalogne, "arpent de monde, concret, localisable", en hommage à Miquel Marti I Pol

Miquel Marti I Pol, né en 1929, est mort le 11 novembre 2003 et ce 9 novembre 2014, la Catalogne envisage de devenir un "arpent de monde, concret, localisable". C'est le moment de ce souvenir de ce poète et d'envoyer des pensées positives à la Catalogne pour que sa décision soit son choix.


L'hôte insolite

Je ne dilapiderai pas le silence. Mon corps
j'en connais les parages et les raccourcis
et j'en aime les éclats et les défaillances ;
je ne l'habite pas par plaisir mais il me suffit.

Je ne dilapiderai ni le silence ni l'espace
lourd de mon corps et des projets
démesurés qui me peuplent et m'exaltent.
De mes doigts gourds de palper les mémoires
j'adhère à toutes sortes de projets
de joie et d'espérance.
Pour mieux connaître Miquel Marti I Pol : http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/martiipol/martiipol.html

Profonde et claire,
la voix qui me répète proclame la vie.

Je ne dis pas ce que nous avons perdu.
Tu sais cela aussi bien que moi, ces vermisseaux
insistants et résolus, te le répètent
si tu prends la peine de tendre l'oreille.

Mais je te dirai ce que nous avons gagné :
un arpent de monde, concret, localisable,
et un prisme de couleurs pour le contempler.

Ferme les yeux et tu le verras comme je le vois.

Je ne dirai pas ce qu'il y a sous chaque mot.
Il a déjà plu et ce qui reste de l'après-midi
sera plus intime et plus clair.

Fuyons toute verbosité.
Disons seulement l'essentiel :
les mots grandir et aimer, et le nom
le plus utile et le plus simple de chaque chose.

Délimite mon espace, mais n'attends pas
que je renonce à ce que j'aime.

Regarde le vent prendre la forme des bégonias,
regarde-le nettoyer vitres et rideaux
aiguiser les angles vifs du crépuscule.

J'ai une pierre dans les mains.

Chaque nuit
elle tombe dans le puits profond du sommeil
au matin, je la retire, trempée de vie.

Je ne garde rien qui appelle la mémoire
du vent exaspéré et des noms du silence.
Je viens d'une longue saison de pluies sur la mer
calme des années, rien ne me pousse à me retourner.

Tu me connais, ne suis-je pas celui qui aime
la vie pleinement et par-dessus toute richesse,
l'extase et le tourment, le feu et la question.

À l'appel de la vie, je vis, et pose ma main
à plat sur ce ponant que le ponant magnifie.

Le sang coule solennellement en chaque chose.
Désormais tout est chemin. Je jure de vivre.
Tous deux ne faisons plus qu'une seule
colonne de clarté, je pense à l'urgente
nécessité de combattre les mirages,
d'abandonner la plage des heures
où le soleil de plomb tombe sur le sable
annihile les volontés, d'établir de nouveaux chemins, jalonnés de présages.

À présent, ce risque est tentant.

Nul besoin
de spectateurs furtifs, de gens qui approuvent
chaque geste et en souligne l'habileté.
Nous coupons le pain à chaque instant.

Inoffensifs
et téméraires, nous aimerons la vie
qui se transforme et se parfait, noble
et lente, noble et obstinée.

Nous irons très loin, enchaînés au pur hasard
des horizons qui jamais ne ferment
à clé la stimulation du paysage.

Traduction Patrick Gifreu
Joie de la parole, Paris, La Différence, 1993

dimanche 2 novembre 2014

Je dis tu à tous ceux qui s'aiment

Jacques Prévert (1900-1977) est mort à Omonville la Petite. On y visite sa maison, on flâne dans son jardin, on s'arrête un instant près de sa tombe, on passe par le minuscule Port Racine, avant d'aller goûter l’acoustique de l'église de Jobourg et puis ne rien perdre de La Hague...

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
photo FD
 

Epanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t'ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle toi quand même ce jour-là 

N'oublie pas
Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie

Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m'en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j'aime
Même si je ne les ai vus qu'une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s'aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N'oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux 

Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l'arsenal
Sur le bateau d'Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n'est plus pareil et tout est abîmé
C'est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n'est même plus l'orage
De fer d'acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l'eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.


Jacques Prévert, "Paroles", Gallimard, 1946
                            

dimanche 26 octobre 2014

Avoir du sang aux ongles - Tener bríos a lo cuerdo

Balthasar Gracian (1601 - 1658) est un écrivain et essayiste jésuite du Siècle d'or espagnol. Ses maximes d'homme de cour présentent une sorte d'homme universel caractérisé par sa prudence et son cynisme.  

     Quand le lion est mort, les lièvres ne craignent pas de l'insulter. Les braves gens n'entendent point raillerie. Quand on ne résiste pas la première fois, on résiste encore moins la seconde, et c'est toujours de pis en pis. Car la même difficulté, qui se pouvait surmonter au commencement, est plus grande à la fin. La vigueur de l'esprit surpasse celle du corps, il la faut toujours tenir prête, ainsi que l'épée, pour s'en servir dans l'occasion ; c'est par où l'on se fait respecter. Plusieurs ont eu d'éminentes qualités qui, faute d'avoir du cœur, ont passé pour morts, ayant toujours vécu ensevelis dans l'obscurité de leur abandonnement. Ce n'est pas sans raison que la Nature a joint dans les abeilles le miel et l'aiguillon, et pareillement les nerfs et les os dans le corps humain. Il faut donc que l'esprit ait aussi quelque mélange de douceur et de fermeté.

Balthasar Gracian, L'Homme de cour, précédé d'un essai de Marc Fumaroli, édition de Sylvia Roubaud, Folio classique, 2010, Maxime LIV.


     Al León muerto, hasta las liebres le repelan. No ai burlas con el valor : si cede al primero, también avrá de ceder al segundo, y deste modo hasta el último.  La misma dificultad avrá de vencer tarde, que valiera más desde luego. El brío del ánimo excede al del cuerpo: es como la espada, ha de ir siempre envainado en su cordura, para la ocasión. Es el resguardo de la persona: más daña el descaecimiento del ánimo que el del cuerpo. Tuvieron muchos prendas eminentes, que por faltarles este aliento del coraçón, parecieron muertos y acabaron sepultados en su dexamiento, que no sin providencia juntó la naturaleza acudida la dulçura de la miel con lo picante del aguijón en la aveja. Nervios y güessos ai en el cuerpo: no sea el ánimo todo blandura.

Balthasar Gracian, Oraculo manual y arte de la prudencia  : http://fgae.net/portal/images/stories/pdf/GBOmp.pdf

dimanche 19 octobre 2014

Si c'est oui dis que c'est oui

 Il existe différentes formes de pantouns. Mais les "pantouns malais" sont des sortes de proverbes avec une forme de quatrain. En principe, les deux premiers vers décrivent concrètement quelque chose qui amène en l'évoquant le proverbe lui-même qui se trouve dans les deux derniers vers. Mais le pantoun est aussi une occasion de jeux de mots, de doubles sens, de sous-entendus, d'allusions. 


Si c'est du riz dis que c'est du riz
Que je ne vanne pas en vain
Si c'est oui dis que c'est oui
Que je n'attende pas sans fin

Kalau padi kata padi
Jangan saya tertampi-tampi
Kalau jadi kata jadi
Jangan saya ternanti-nanti

Ce soir on grille du maïs
Demain soir de la citronelle
Ce soir nos chemins nous unissent
Demain soir ils divergeront

Malam ini merendang jagung
Malam esok merendang serai
Malam ini kita berkampung
Malam esok kita bercerai



Pour accompagner le riz trempé                             Apa lauk nasi rendam
Courges luffas du petit matin                                  Sayur petola dinihari
Pour accompagner le coeur chagrin                        Apa ubat hati yang dendam
Cordes du violon qui font chanter                           Gesek biola tarikkan nyanyi

Quel est ce rouge dans le verger                              Apa merah di dalam kebun
La fleur d'ananas qu'arrange une princesse              Bunga nanas susun puteri
Ne mettez pas d'espoir en la rosée                           Jangan harap kepada embun
Qui tombe à terre dès que le soleil perce                 Keluar panas gugurlah ke bumi

Kris à sept courbes kris au fil tranchant                    Keris sempana keris tampang
Qu'affûte un jeune forain malais                               Canai anak dagang Melayu
Ne vous attardez pas en ces pays lointains               Jangan lama di negeri
Où les dangers sont comme arbres en forêt              Bencana banyak mendaun kayu

Une gemme est tombée dans l'herbe                          Permata jatuh dalam rumput
Tombée dans l'herbe elle resplendit                           Jatuh di rumput gilang-gemilang
L'amour est comme la rosée sur l'herbe                     Kasih umpama embun di rumput
Qui s'évapore quand le soleil luit                               Datang matahari nescaya hilang


Pantouns malais, Orphée, La Différence, 1993, trad. G. Voisset

dimanche 12 octobre 2014

Le passé n'est pas le passé, c'est le temps que nous mettons à grandir...

Rita Mestokosho est née et vit au Québec sur le territoire innu d’Ekuanitshit. 

Croyez moi. Oubliez ce que vous faites en ce moment et courez acheter ce recueil...

Née de la pluie et de la terre, préface J.M.G Le Clezio, photographies de P. Lefebvre, éd. Bruno Doucey, 2014
Passage des arts_B_300_pourlesite 


Femme du matin rouge

Je prendrai la mer sur un bateau rempli de rêves colorés
Je nagerai dans la rivière rouge des ancêtres
Je suis née femme d'un père chasseur
Et d'une mère qui souffle sur les nuages.

Mon voyage commence avec toi
Dans ma valise il y a mon coeur
Rempli d'espoir et juste l'essentiel.

Mon coeur révolutionne l'amour
Des quatre couleurs!
La paix des quatre vents.

J'ai recouvert le ciel d'un habit rouge
Flamboyant pour que tu voies
Tout l'amour qui m'habite.

Nous sommes nées
Coeur de femme rouge
Nos visages cuivrés par le soleil des ancêtres
Nos mains liées par le savoir
Nos regards perdus dans la montagne sacrée
Le passé n'est pas le passé
C'est le temps que nous mettons à grandir
Les yeux fermés
C'est l'amour que l'on donne à tous les jours
Ton enfant est le mien
Je ne me pose pas de questions quand je te vois
Tu es la mère qui navigues sur une rivière de grande tendresse
Tu es la soeur de mes frères
Quand tu touches encore le sapinage
C'est comme remuer le temps
Tu parfumes toute la maison du souvenir
La grande maison du nomade
Il est au nord il t'attend
J'étais là pour y respirer
Je suis là pour y respirer
Je serai là pour y respirer.

Il y a des matins
Où le silence captive toute la place de notre vie
Et là on a besoin d'entendre
Un son une musique le vent
On a besoin d'écouter l'autre
Soi-même...
L'hiver est un moment de réflexion
Où notre corps habite nos pensées.
Moi je garde le silence pour mieux entendre la vie.

dimanche 5 octobre 2014

Cette lumière qu'on atteint parfois...

Dernier mois d'une très belle exposition sur les peintres de la fondation Maeght, au Domaine de Kergéhennec (Morbihan), pour celles et ceux qui cherchent le chemin de la lumière en peignant, sculptant, écrivant...

"Cette lumière qu'on atteint parfois, on ne la garde pas dans sa poche. On la perd aussitôt. Il faut chaque fois se lancer à sa recherche".

http://www.kerguehennec.fr/
Bram Van Velde, cité par Charles Juliet, Lueur après labour, Journal 3 (1968-1981), 1999

... Et puis ces quelques mots de Saint Jean de la Croix qui ont inspiré Pierre Soulages, également présent dans cette exposition...

 "Pour toute la beauté
jamais je ne me perdrai
sinon pour un je ne sais quoi
qui s’atteint d’aventure..."

Jean de la Croix, Traduction de Benoît Lavaud, o. p., Les Cahiers du Rhône, avril 1942
 ... Et aussi

"Dans ce chemin, perdre le chemin, c'est entrer en chemin"
 Jean de la Croix, Glosas « A lo divino »,Poésies, traduction de Benoît Lavaud, Paris, GF-Flammarion,1993, p.130-131
  

dimanche 28 septembre 2014

Non merci!

 Pour Pauline D., en commune admiration...

CYRANO

Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci ! D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh ! pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François » ?…
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

 Edmond ROSTAND, Cyrano de Bergerac, Acte II, scène 8.

dimanche 21 septembre 2014

Les Nambikwara en famille

          Les Nambikwara se réveillent avec le jour, raniment le feu, se réchauffant tant bien que mal du froid de la nuit, puis se nourrissent légèrement des reliefs de la veille. Un peu plus tard, les hommes partent, en groupe ou séparément, pour une expédition de chasse. Les femmes restent au campement où elles vaquent aux soins de la cuisine. Le premier bain est pris quand le soleil commence à monter. Les femmes et les enfants se baignent souvent ensemble par jeu, et parfois un feu est allumé, devant lequel on s'accroupit pour se réconforter au sortir de l'eau, en exagérant plaisamment un grelottement naturel. D'autres baignades auront lieu pendant la journée. Les occupations quotidiennes varient peu. La préparation de nourriture est celle qui prend le plus de temps et de soins : il faut râper et presser le manioc, faire sécher la pulpe et la cuire ; ou bien, écaler et bouillir les noix de cumaru qui ajoutent un parfum d'amande amère à la plupart des mets. Quand le besoin s'en fait sentir, les femmes et les enfants partent en expédition de cueillette ou de ramassage. Si les provisions sont suffisantes, les femmes filent, accroupies au sol ou à genoux : fesses soutenues par les talons. Ou bien, elles taillent, polissent et enfilent des perles en coquilles de noix ou en coquillage, des pendants d'oreille ou d'autres ornements. Et si le travail les ennuie, elles s'épouillent l'une l'autre, flânent ou dorment.

          Aux heures les plus chaudes, le campement est muet ; les habitants, silencieux ou endormis, jouissent de l'ombre précaire des abris. Le reste du temps, les tâches se déroulent au milieu des conversations. Presque toujours gais et rieurs, les indigènes lancent des plaisanteries, et parfois aussi des propos obscènes ou scatologiques salués par de grands éclats de rire. Le labeur est souvent interrompu par des visites ou des questions ; que deux chiens ou oiseaux familiers copulent, tout le monde s'arrête et contemple l'opération avec une attention fascinée ; puis le travail reprend après un échange de commentaires sur cet important évènement.

cittadinidelmondo1.blogspot.com/ 2012/ 03/ america-indios-nambikwara.html
          Les enfants paressent pendant une grande partie du jour, les fillettes se livrant, par moments, aux mêmes besognes que leurs aînées, les garçonnets oisifs ou pêchant au bord des cours d'eau. Les hommes restés au campement se consacrent à des travaux de vannerie, fabriquent des flèches et des instruments de musique, et rendent parfois de petits services domestiques. L'accord règne généralement au sein des ménages. Vers 3 ou 4 heures, les autres hommes reviennent de la chasse, le campement s'anime, les propos deviennent plus vifs, des groupes se forment, différents des agglomérations familiales. On se nourrit de galettes de manioc et de tout ce qui a été trouvé pendant la journée. Quand la nuit tombe, quelques femmes, journellement désignées, vont ramasser ou abattre dans la brousse voisine la provision de bois pour la nuit. On devine leur retour dans le crépuscule, trébuchant sous le faix qui tend le bandeau de portage. Pour se décharger, elles s'accroupissent et se penchent un peu en arrière, laissant poser leur hotte de bambou sur le sol afin de dégager le front du bandeau.

          Dans un coin du campement, les branches sont amassées et chacun s'y fournit au fur et à mesure des besoins. Les groupes familiaux se reconstituent autour de leurs feux respectifs qui commencent à briller. La soirée se passe en conversations, ou bien en chants et danses. Parfois, ces distractions se prolongent très avant dans la nuit, mais en général, après quelques parties de caresses et de luttes amicales, les couples s'unissent plus étroitement, les mères serrent contre elles leur enfant endormi, tout devient silencieux, et la froide nuit n'est plus animée que par le craquement d'une bûche, le pas léger d'un pourvoyeur, les aboiements des chiens ou les pleurs d'un enfant.
(...)

Dans la savane obscure, les feux de campement brillent. Autour du foyer, seule protection contre le froid qui descend, derrière le frêle paravent de palmes et de branchages hâtivement planté dans le sol du côté d'où on redoute le vent ou la pluie ; auprès des hottes emplies des pauvres objets qui constituent toute une richesse terrestre ; couchés à même la terre qui s'étend alentour, hantée par d'autres bandes également hostiles et craintives, les époux, étroitement enlacés, se perçoivent comme étant l'un pour l'autre le soutien, le réconfort, l'unique secours contre les difficultés quotidiennes et la mélancolie rêveuse qui, de temps à autre, envahit l'âme nambikwara. Le visiteur qui, pour la première fois, campe dans la brousse avec les Indiens, se sent pris d'angoisse et de pitié devant le spectacle de cette humanité si totalement démunie ; écrasée, semble t-il, contre le sol d'une terre hostile par quelque implacable cataclysme ; nue, grelottante auprès des feux vacillants. Il circule à tâtons parmi les broussailles, évitant de heurter une main, un bras, un torse, dont on devine les chauds reflets à la lueur des feux. Mais cette misère est animée de chuchotements et de rires. Les couples s'étreignent comme dans la nostalgie d'une unité perdue ; les caresses ne s'interrompent pas au passage de l'étranger. On devine chez tous une immense gentillesse, une profonde insouciance, une naïve et charmante satisfaction animale, et, rassemblant des sentiments divers, quelque chose comme l'expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine.

                                                        Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Terre humaine.