dimanche 7 juin 2015

Nous sommes tous au fond d'un enfer dont chaque instant est un miracle

Emil Michel Cioran (1911 - 1995) est un philosophe et écrivain roumain. Il a quitté la Roumanie pour la France en 1937, politiquement contraint à l'exil et, ses livres ayant été interdit par le pouvoir communiste après la seconde guerre mondiale, il est resté en France jusqu'à sa mort.

Voici quelques unes de ses "Pensées étranglées" :


L'esprit n'avance que s'il a la patience de tourner en rond, c'est-à-dire d'approfondir.

Premier devoir au lever : rougir de soi.

Ce n'est que dans la mesure où nous ne nous connaissons pas nous-mêmes qu'il nous est possible de nous réaliser et de produire. Est fécond celui qui se trompe sur les motifs de ses actes, qui répugne à peser ses défauts et ses mérites, qui pressent et redoute l'impasse où nous conduit la vue exacte de nos capacités. Le créateur qui devient transparent à lui-même ne crée plus : se connaître, c'est étouffer ses dons et son démon.


Pendant l'insomnie, je me dis, en guise de consolation, que ces heures dont je prends conscience, je les arrache au néant, et que, si je dormais, elles ne m'auraient jamais appartenu, elles n'auraient même jamais existé.


L'anxiété n'est pas difficile, elle s'accommode de tout, car il n'y a rien qui ne lui agrée. Le premier prétexte venu, un fait divers éminemment quelconque, elle le presse, le choie, en extrait un malaise médiocre mais sûr dont elle se repaît. Elle se contente vraiment de peu, tout lui étant bon. Velléitaire, inaboutie, elle manque de classe : elle se voudrait angoisse et n'est qu'angoissement.


Basilide, le gnostique, est un des rares esprits à avoir compris, au début de notre ère, ce qui maintenant constitue un lieu commun, à savoir que l'humanité, si elle veut se sauver, doit rentrer dans ses limites naturelles par le retour à l'ignorance, véritable signe de rédemption.
Ce lieu commun, hâtons-nous de le dire, demeure encore clandestin : chacun le murmure mais se garde bien de le proclamer. Quand il deviendra slogan, un pas considérable en avant aura été accompli.

dimanche 31 mai 2015

Ce n'est pas simple de rester hissé sur la vague du courage quand on suit du regard quelque oiseau volant au déclin du jour

Le poète René Char (1907 - 1988) a publié deux versions de Lettera amorosa, l'une en 1952 sous le titre "Guirlande terrestre" avec des illustrations de Jean Arp et l'autre sous ce titre "Lettera amorosa" en 1963 avec des illustrations de Georges Braque. Le premier extrait est présenté ici successivement dans les deux versions. Le second est identique dans les deux versions.

Illustration. G.Braque
Nos paroles sont lentes à nous parvenir, comme si elles contenaient, séparées, une sève suffisante pour rester closes tout un hiver. Pourtant notre voix court del'un à l'autre, mais chaque avenue, chaque treille, chaque fourré, la tire à lui, la retient, l'interroge. Tout est prétexte à la ralentir. Il a fait deux journées d'incommensurable soleil, puis la brume a repris sa place. Les passants, les choses sont redevenus incertains. Même le grain de beauté au bord de ta lèvre adorable.
     Souvent je ne parle que pour toi, afin que la terre m'oublie.

Publié sous le titre "Guirlande terrestre", 1952, illustrations de Jean Arp

Nos paroles sont lentes à nous parvenir, comme si elles contenaient, séparées, une sève suffisante pour rester closes tout un hiver ; ou mieux, comme si, à chaque extrémité de la silencieuse distance, se mettant en joue, il leur était interdit de s'élancer et de se joindre. Notre voix court de l'un à l'autre ; mais chaque avenue, chaque treille, chaque fourré, la tire à lui, la retient, l'interroge. Tout est prétexte à la ralentir.
     Souvent je ne parle que pour toi, afin que la terre m'oublie.

Publié sous le titre "Lettera amorosa", 1963, illustrations de Georges Braque

Illustration G. Braque




Je ne puis être et ne veux vivre que dans l'espace et dans la liberté de mon amour. Nous ne sommes pas ensemble le produit d'une capitulation, ni le motif d'une servitude plus déprimante encore. Aussi menons-nous malicieusement l'un contre l'autre une guérilla sans reproche.

Publié avec une illustration de Jean Arp en 1952 et de Georges Braque en 1963



René Char, Lettera amorosa, Poésie Gallimard, 2014

dimanche 24 mai 2015

Seul ce qui fait du bruit est beau

Ki Hyongdo (ou Gi Hyeong-do) est un poète coréen (1960 - 1989). Il a fait des études de droit et de diplomatie avant de devenir journaliste à Séoul.


Seul ce qui fait du bruit est beau.
C'est que le bruit seul est nouveau, et c'est qu'il meurt facilement.
C'est que le bruit seul se chausse de changement.
Mais que va t-on réserver ? Les chambres sont toutes
soit occupées soit vides.
Si l'indifférence seule nous fait nous reposer, nul besoin désormais
de se souvenir.
Le passé est fini. Le plaisir même est habitude.
En rajustant sa cravate, on vérifie sa propre taille reflétée dans la
glace
et on est rassuré. Puisqu'on n'est pas marié.
En regardant la lune qui se lève rapidement, on siffle.
Et la valeur propre à chacun s'entend en tintements dans la poche.
Tu n'as jamais parlé honnêtement. Je t'en prie, arrête-toi.
J'ai vomi tout ce que j'ai pu te donner.
De plus, rien n'est clair.
Il nous reste encore un peu d'aujourd'hui, alors
good-bye.

Ki Hyongdo, Une feuille noire dans la bouche, Circé, 2012
trad. Ju Hyounjin et C. Mouchard


dimanche 17 mai 2015

J'aime calculer lentement lentement - mais faux

Poète, peintre, sculpteur, Jean Arp (1887 - 1966), dont on peut visiter la Fondation à Clamart (http://www.fondationarp.org/), a fait partie du mouvement dada.

Il en avait l'humour. "Alsacien sur le point d'être enrôlé dans l'armée allemande (lors de la Première Guerre mondiale), à la question "Quel est votre âge ?" il répond en écrivant plusieurs fois sa date de naissance, additionne les chiffres, et donne le résultat ainsi obtenu!"
Extrait de l'anthologie de poésie contemporaine de Marie Etienne - "Poésies des lointains", Actes Sud Junior 1995 


Manifeste millimètre infini

il faut d'abord laisser pousser les formes, les couleurs,
     les mots, les tons
et ensuite les expliquer
Il faut d'abord laisser pousser les jambes, les ailes, les mains et ensuite les laisser voler chanter
     se former se manifester
Je ne fais pas, moi, d'abord un plan comme s'il s'agissait d'un horaire d'un calcul ou d'une guerre.
L'art des étoiles, de fleurs, des formes, des couleurs
     appartient à l'infini.


Sur le dos ou sur le ventre

Le jour est parfois plat.
On a beau faire
on n'arrive pas à s'élever.
On est forcé de rester plat
sur le dos ou sur le ventre
plat comme une feuille de papier
dans un bloc à écrire.

Jours effeuillés, Gallimard, Collection Blanche, 1966

Et aussi :

Sable de lune

Une lune ivre de rêves
berce un rêveur ivre de lune
qui se demande :
Suis-je une lune ivre de rêves,
que bercent des aubes odorantes ?
Suis-je une lune ivre de rêves
qui se mire dans les yeux
d’un rêveur ivre de lune ?

Un rêveur ivre de lune
berce une lune ivre de rêves
qui se demande :
Suis-je un rêveur ivre de lune
que bercent des aubes odorantes ?
Suis-je un rêveur ivre de lune
qui se mire dans les yeux
d’une lune ivre de rêves ?

Ein traumtrunkener Mond
wiegt einen mondtrunkenen Träumer,
der sich fragt :
Bin ich ein traumtrunkener Mond,
der sich in süßduftenden Frühen wiegt ?
Bin ich ein traumtrunkener Mond,
der sich in den Augen
eines mondtrunkenen Träumers spiegelt ?
Ein mondtrunkener Träumer
wiegt einen traumtrunkenen Mond,
der sich fragt
Bin ich ein mondtrunkener Träumer,
der sich in süßduftenden Frühen wiegt ?
Bin ich ein mondtrunkener Träumer,
der sich in den Augen
eines traumtrunkenen Mondes spiegelt ?


Sable de lune, éd. Arfuyen (trad. A. Bleikasten)

dimanche 10 mai 2015

Je marchais dans les sables et décidais de te laisser

  "Le rève", de Pablo Neruda.


Je marchais dans les sables
et décidais de te laisser.

Une boue noire sous mes pieds
tremblait,
je m’enfonçais, je réchappais
en décidant que je devais
te rejeter, tu me blessais
comme un caillou tranchant,
pas à pas
je machinais ta perte :
arracher tes racines,
te livrer seule au vent.

Ah ! en cette minute
un rêve, mon amour,
de ses ailes terribles
te couvrait.

Tu sentais la boue te happer,
tu m’appelais, je ne bougeais,
tu disparaissais, immobile,
sans te défendre,
tu te noyais enfin dans la bouche de sable.

Et puis
ma décision et ton sommeil se sont rejoints
et de cette rupture
qui déchirait nos cœurs
nous avons resurgi, à nouveau propres, et nus,
nous nous sommes aimés
hors du rêve et du sable,
complets et radieux,
soudés par le feu.

Pablo Neruda, Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée, Poésie Gallimard

dimanche 3 mai 2015

Je ne t’ai jamais trouvée aussi belle qu’à l'heure où tu désespères de toi

Louis Aragon, sans commentaire...

Les rendez-vous (VIII)

Ainsi je t’aurai toute la vie attendue
Présente absente ailleurs ici proche et lointaine
J e t’aurai mendié de silence je t’aurai
Mangé de paroles comme une orange
J’aurai perdu ta trace une fois nuit
Une fois jour perdu ta main prise dans l’ombre
Ta merveilleuse main d’enfant enfui
Ainsi je t’aurai toute la vie attendue
Il est trop tard pour espérer enfin t’atteindre
Je n’aurai pas trouvé les mots tout
N’aura semblé qu’un murmure un étouffement de cris
Je ne t’aurai donné que ce chant avorté de moi-même
Tu n’auras pas entendu ni personne
Entendu le battement en moi de ce grand oiseau rouge
Je n’aurai donc été vers toi qu’une phrase sans fin
Il est trop tard et cætera






Mais même si mais même alors même comme
Un chien qui cherche en vain son maître et traîne
Une chaîne arrachée
Même sans espérance
J’arrive au bout de ce voyage au moins
Portant toujours semblable coeur sanglot semblable
J’écoute en arrière de moi sur la route
Ce bruit de toi blessé ce bruit bleu ce bruit blanc
Ce bruit bluté de blé ce bruit redoublé
De toi par où nous fûmes
Et je te tends encore une fois mes bras de fumée

Louis Aragon - extrait de "Rendez-vous", in Les Adieux, éd. Stock, 1997 - p. 43, 50
Audio : Choeur Accord, La Chapelle sur Erdre (44), dit. B. Quemener
Arrangements et accompagnement piano : Roland Boutilliers
Clarinette : Sophie Dehays
Accordéon : Jean-Alain Manoeuvrier
Récitant : FD
Extrait du spectacle "J'ai rêvé d'un pays…" donné le 20 mai 2000 à Capellia (La Chapelle sur Erdre)

dimanche 26 avril 2015

Les jours néfastes viennent et s'en vont

Hommage à l'Arménie avec un poème de Djivani, né en 1846 à Akhalkalaki dans le Caucase, qui fut un trouvère (un "achough", un poète chanteur populaire qui parcourait son pays). Il a donné son nom à un Ensemble arménien de musique du Caucase et d'Anatolie 


 
Les jours néfastes, comme l'hiver, viennent et s'en vont,
Ne pas s'effrayer, ils prendront fin, ils viennent et s'en vont
Les douleurs fraîches de l'homme ne restent pas longtemps,
Comme des clients à la file, elles viennent et s'en vont.

Le malheur, la persécution et l'oppression à la tête des nations
Comme une caravane en voyage, viennent et s'en vont.
Le monde est un jardin fleuri, les hommes sont des fleurs,
Que de violettes, de roses embaumées, viennent et s'en vont !

Que le fort ne se vante pas, que le faible ne s'attriste pas
Différents passages changeants, viennent et s'en vont;
Le soleil, sans crainte, fait jaillir sa lumière,
Les nuages vers l'oratoire, viennent et s'en vont.

Le pays caresse son fils studieux comme une mère,
Les peuples ignares, vagabonds, viennent et s'en vont,
Le monde est un salon, Tchivan, les hommes sont des invités,
Telle est la loi de la nature, ils viennent et s'en vont.

Trad. Louise Kiffer
 

dimanche 19 avril 2015

Etre tigre et gazelle à la fois

L'idée m'est venue en lisant une biographie de Karl Polanyi (1886-1964). Ce grand économiste qui a découvert les moyens de changer le monde, mais qui, comme on s'en doute, ne fut pas écouté, a écrit au moins deux grands livres qui ont beaucoup compté et comptent encore beaucoup pour le programme de recherche Lascaux : "La grande transformation" (Gallimard, Tel, 2009) et "La subsistance de l'homme : la place de l'économie dans l'histoire et la société", Flammarion, Bibliothèque des savoirs, 2011.

Dans ce dernier livre, publié après sa mort, on trouve une brève biographie de l'auteur, rédigée par Ilona Duczynska Polanyi, son épouse. Et cette biographie se termine ainsi :

Karl Polanyi est mort le 23 avril 1964. Il a travaillé jusqu'au dernier jour de sa vie. Sur son cercueil furent récités des vers d'Attila Jozsef (1905-1937), des vers adressés à ce dieu obscur qu'il gardait caché au loin, qu'il tenait à l'écart de toutes ses affaires :

          "Mon Dieu je t'aime très tendrement
          Si tu étais un jeune vendeur de journaux,
          Je t'aiderais à les crier dans la rue"

Cela m'a donné envie, à l'occasion de l'anniversaire de la mort de Karl Polanyi, de faire connaître Attila Jozsef (http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/jozsefattila/attilajozsef.html) et de proposer aujourd'hui un bref poème de celui-ci :


Je ne veux qu'un lecteur pour mes poèmes :
Celui qui me connaît - celui qui m'aime -
Et, comme moi dans le vide voguant,
Voit l'avenir inscrit dans le présent.
Car lui seul a pu, toute patience,
Donner une forme humaine au silence.
car en lui seul on peut voir comme en moi
S'attarder tigre et gazelle à la fois.

dimanche 12 avril 2015

Il est plus facile d'imiter Jupiter que Lao-Tseu



L'idéal serait de pouvoir se répéter comme... Bach.

S'il était possible d'identifier le vice de fabrication dont l'univers porte si visiblement la trace!

Après les Variations Goldberg - musique "super-essentielle", pour employer le jargon mystique - nous fermons les yeux en nous abandonnant à l'écho qu'elles ont suscité en nous. Plus rien n'existe, sinon une plénitude sans contenu qui est bien la seule manière de côtoyer le Suprême.

Cioran, Aveux et anathèmes, Arcades, Gallimard, 1986.

dimanche 5 avril 2015

Dans l'équinoxe de Pâques tandis que la mort coulait à flots...

Il y a 37 ans, Pâques avait une allure noire, visqueuse, mortelle, là-bas, à Portsall et les vents portaient le silence de la mer jusqu'à Nizon, dans la ferme de Botzulan, sur les hauteurs de Pont-Aven, là où Xavier Grall avait établi sa demeure...   




A présent, oui, voici le silence de la mer. Les oiseaux se sont tus. Les oiseaux morts ne chantent pas. Sternes, cormorans, goélands, macareux, nous ne les verrons plus entre l'Ile Vierge et Bréhat, se lancer dans les vents. Et les grèves rieuses, il nous faudra aussi attendre longtemps avant que les marées basses ne délivrent leur éclat pour la joie des gosses et le plaisir de nos yeux. Mon vieux, mon cher pays, comme te voilà souillé, défiguré, toi qui étais le triomphe même de la poésie quand les vagues battaient tes brisants, toi qui étais la douceur même du monde quand le soleil se mêlait à la mer dans l'intimité de tes golfes.

Longtemps les glas ont vibré avec leurs milliers de cloches
dans l'équinoxe de Pâques tandis que la mort coulait à flots des flancs du tanker éventré. Mais les responsabilités établies qui concernent les requins du pétrole et les caciques de l'administration, il nous reste à méditer sur la philosophie même de l'Occident qui, à trop entendre l'ordre de la Genèse sur la domination et l'exploitation de la terre, en arrive à assassiner la vie à sa source même. S'il est vrai que Dieu seul gouverne aux vents, il est tout aussi vrai que les hommes sont les seuls responsables de la mort qu'ils portent à la création. Ah, les jolies petites plages de Portsall, Porspoder, Roscoff, elles nous apparaissent aujourd'hui comme des paradis perdus. Nous ne savons pas nous passer d'or noir et nous allons en enfer.

Oui, la Bretagne se tait. Toutes les plaies qui saignent sur ses bords et qu'elle s'obstine à laver de ses mains rudes et noires, lui donneront l'exacte intelligence d'un destin que nous voudrions plus libre et plus prospère. Avec des milliers d'oiseaux ressuscités, un jour reviendra le printemps.

Alors, le silence de la mer apparaîtra comme le signe d'une féconde méditation. Notre fierté basculera dans les vents, les pierres odieuses du tombeau. Car, enfin, si nous nous taisons, ce n'est que pour mieux chanter...
6-IV-78

Xavier Grall, Les vents m'ont dit , éd. Cerf-La Vie, 1982.