dimanche 12 juillet 2015

La Grèce : cette terre est à eux, cette terre est à nous...


Yannis Ritsos (1909 - 1990) est un grand poète grec pour qui «  La poésie n’a pas toujours eu le premier mot. Le dernier, toujours ». Il a été communiste et a  connu la dictature de Metaxas de 1936 à 1941, la guerre d’Albanie, l’occupation nazie et la grande famine, la Résistance, la guerre civile de 1947 à 1949, la junte des colonels de 1967 à 1974. Il a payé de sa personne : déporté et emprisonné de 1948 à 1952, puis de 1967 à 1972.

Certains de ses textes ont été mis en musique par Mikis Theodorakis, notamment celui-ci, tiré de "Grécité" :


Cette terre est à eux
Cette terre est à nous


Les uns dans les fers
Les autres sous la terre
Dans leurs mains croisées par le sommeil
Ils tiennent la corde de la cloche
Ils attendent l'heure ils ne dorment pas
Ils attendent de sonner la Résurrection

Cette terre est à eux
Cette terre est à nous
Personne ne pourra nous la prendre 





Et cet autre aussi, tiré de Dix-huit chansons sur les malheurs de la patrie (1973) :

Ne pleure pas sur la Grèce,
- quand on croit qu’elle va fléchir,
Le couteau contre l’os
et la corde au cou,

La voici de nouveau qui s’élance,
impétueuse et sauvage,
pour harponner la bête
avec le trident du soleil.
Trad. de Dominique Grandmont, dans Le mur dans le miroir et autres poèmes, Gallimard.

Τη ρωμιοσύνη μην την κλαις
εκεί που πάει να σκύψει
με το σουγιά στο κόκκαλο
με το λουρί στο σβέρκο

Νάτη πετιέται απο ξαρχής
κι αντριεύει και θεριεύει
και καμακώνει το θεριό
με το καμάκι του ήλιου
Απο Δεκαοχτώ λιανοτράγουδα της μικρής πατρίδας, 1973

dimanche 5 juillet 2015

L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn

Ce texte de Victor Hugo renvoie à l'énigme de Caïn qui, chassé du paradis pour avoir tué son frère a rencontré sa femme et connu une nombreuse descendance. Mais sa femme est le seul personnage de la Bible à qui on ne donne pas de nom. Et de qui pouvait-il bien s'agir ? Y avait-il hors du paradis déjà d'autres personnes qui ne descendaient pas de Adam et Eve ? Cette question a depuis longtemps opposé les créationnistes et les évolutionnistes, ceux qui voient dans la Bible un récit historique et les autres.

Cette question a même servi dans le cadre d'un procès aux Etats-Unis, ainsi présenté sur Wikipedia (voir le "procès du singe") :

"Le procès Scopes, plus connu sous le nom de procès du singe (Scopes Monkey Trial), est un procès qui eut lieu à Dayton (Tennessee) aux États-Unis du 10 au 21 juillet 1925 et qui opposa les fondamentalistes chrétiens, défendus par le procureur et homme politique William Jennings Bryan, aux libéraux défendus par Clarence Darrow.
Le jugement a vu la condamnation de John Thomas Scopes, professeur de l'école publique de Dayton soutenu par l'Union américaine pour les libertés civiles au versement d'une amende de cent dollars pour avoir enseigné la théorie de l'évolution à ses élèves en dépit d'une loi de l'État du Tennessee, le Butler Act, interdisant aux enseignants de nier « l'histoire de la création divine de l'homme, telle qu'elle est enseignée dans la Bible ».
Le procès, qui était un stratagème des libéraux pour faire abolir le Butler Act, a connu une résonance dans tout le pays et, bien que Scopes fût condamné, la victoire médiatique est généralement attribuée aux évolutionnistes. Le Butler Act restera quant à lui en vigueur jusqu'en 1967".

La conscience

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
photo FD. Caïn par Henri Vidal - Paris, Jardin des Tuileries
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
L’œil à la même place au fond de l’horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Étends de ce côté la toile de la tente. »
Et l’on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l’aurore ;
Et Caïn répondit : « je vois cet œil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet œil me regarde toujours! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des nœuds de fer,
Et la ville semblait une ville d’enfer ;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
 L’œil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : ” Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
 L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.

dimanche 21 juin 2015

Comment les conteurs ne s'accordent-ils pas sur les paroles de la lumière dans une pierre ?

J'ai déjà publié (le 9 août 2014) un poème de Mahmoud Darwich, palestinien né en Galilée en 1942 et mort en 2008. Je pense de nouveau à lui en revenant de visiter le MUCEM de Marseille où on présentait une exposition sur "Les lieux saints partagés". Et il y a ce très beau texte qui fait écho...

photo FD


A Jérusalem, je veux dire à l'intérieur
des vieux remparts,
je marche d'un temps vers un autre
sans un souvenir
qui m'oriente. Les prophètes là-bas se partagent
l'histoire du sacré... Ils montent aux cieux
et reviennent moins abattus et moins tristes,
car l'amour
et la paix sont saints et ils viendront à la ville.
Je descends une pente, marmonnant :
Comment les conteurs ne s'accordent-ils pas
sur les paroles de la lumière dans une pierre ?
Les guerres partent-elles d'une pierre enfouie ?
Je marche dans mon sommeil.
Yeux grands ouverts dans mon songe,
je ne vois personne derrière moi. Personne devant.
Toute cette lumière m'appartient. Je marche.
Je m'allège, vole
et me transfigure.
Les mots poussent comme l'herbe
dans la bouche prophétique
d'Isaïe : "Croyez pour être sauvés".
Je marche comme si j'étais un autre que moi.
Ma plaie est une rose
blanche, évangélique. Mes mains
sont pareilles à deux colombes
sur la croix qui tournoient dans le ciel
et portent la terre.
Je ne marche pas. Je vole et me transfigure.
Pas de lieu, pas de temps. Qui suis-je donc ?
Je ne suis pas moi en ce lieu de l'Ascension.
Mais je me dis :
Seul le prophète Muhammad
parlait l'arabe littéraire. "Et après ?"
Après ? Une soldate me crie soudain :
Encore toi ? Ne t'ai-je pas tué ?
Je dis : Tu m'as tué... mais, comme toi,
j'ai oublié de mourir.

"A Jérusalem", in Anthologie de poésie arabe contemporaine. Poèmes choisis par Farouk Mardam-Bey - Peintures de Rachid Koraïchi, ACTES SUD JUNIOR, 2007 (édition bilingue)

dimanche 14 juin 2015

Immram Brain Maic Febail ocus a echtra andso sis*

*La navigation de Bran, fils de Febal et ses aventures ci-après

La navigation de Bran (Immram Brain Maic Febail) est un récit irlandais du Moyen-âge racontant le voyage de Bran vers Emain Ablach, la Terre des Pommiers. Le chant complet comporte 50 quatrains.Le texte reproduit ici raconte ce qui s'est passé avant le début du voyage.

Bran est le fils de Febal, son nom signifie « corbeau ». Alors qu’il se repose à l’extérieur de son château, il entend un chant étrange, dont la voix lui vante les délices d'Emain Ablach, la Terre des Pommiers (symbole d’éternité), une île au milieu de l’océan. Bien qu’il soit entouré d’une nombreuse compagnie, il est le seul à entendre les vers de la messagère de l’Autre Monde. Ne pouvant résister à l’invitation magique, il se procure un bateau et s’en va avec « trois fois neuf » compagnons. Sur la mer, il est accueilli par un chant de Manannan Mac Lir, le dieu souverain du Sidh. La première île qu’ils abordent est occupée par des gens qui ne font que rire, et ne leur prêtent aucune attention ; un des marins débarque, il est aussitôt prit d’un rire frénétique, et refuse de remonter à bord. Enfin ils approchent de l’Île des Femmes (Tir na mBân), la reine lance un fil à Bran de façon à tirer le bateau, et tous débarquent. Toutes les femmes sont jeunes et magnifiques, chaque compagnon en choisit une, la reine se réserve Bran. Ils vivent là plusieurs « mois » dans une félicité totale.
Mais la nostalgie de l’Irlande commence à se répandre chez les hommes et Nechtan, fils du dieu Collbran, décide Bran à rentrer. La reine leur adresse une sévère mise en garde, mais ils passent outre. Arrivés sur les rivages d’Erin, personne ne les reconnaît, et eux-mêmes ne reconnaissent personne. Nechtan descend à terre, il se transforme en un tas de cendres. Bran qui a compris, reprend la mer pour une navigation sans fin.
 https://fr.wikipedia.org/wiki/Bran_Mac_Febail

 Ci-dessus une partie du texte sur la stèle élevée à Locronan lors de la plantation d'un "chêne du Nevet" en 2007 : http://jecoutemaconscience.one-voice.fr/operation-arbre-de-vie-pour-des-forets-debout/

Voir ici le texte intégral du chant



Voici une branche du pommier d'Emain
que je t'apporte, pareille aux autres;
des rameaux d'argent blanc sont sur elle,
des sourcils de cristal avec des fleurs.

Il y a une île lointaine;
alentour les chevaux de la mer brillent,
belle course contre les vagues écumantes;
quatre pieds la supportent.

Charme des yeux, glorieuse étendue
est la plaine sur laquelle les armées jouent;
la barque lutte contre le char,
dans la plaine méridionale de l'Argent Blanc.

Des pieds de bronze blanc la supportent,
brillant à travers les siècles de beauté;
jolie terre à travers les siècles du monde,
où se répandent maintes fleurs.

Un vieil arbre est là avec les fleurs,
sur lequel les oiseaux appellent aux heures;
en harmonie ils ont l'habitude
d'appeler ensemble à chaque heure.

Des splendeurs de toute couleur brillent
à travers les plaines aux jolies voix;
la joie est habituelle; on se range autour de la musique,
dans la plaine méridionale de la Nuée d'argent.

Inconnue la plainte ou la traîtrise
dans la terre cultivée bien connue;
il n'y a rien de grossier ni de rude,
mais une douce musique qui frappe l'oreille.

Ni chagrin, ni deuil, ni mort,
ni maladie, ni faiblesse
voilà le signe d'Emain;
rare est une pareille merveille.

Beauté d'une terre merveilleuse,
dont les aspects sont aimables,
dont la vue est une belle contrée,
incomparable en est la brume.

Si l'on voit la Terre de Bonté,
sur laquelle les pierres de dragons et les cristaux pleuvent;
la mer jette la vague contre la terre,
poils de cristal de sa crinière.

Des richesses, des trésors de toute couleur
sont dans la Terre calme, fraîche beauté,
qui écoute la douce musique
en buvant le meilleur vin.

Des chariots d'or dans la Plaine de la Mer,
s'élevant avec le flot vers le soleil,
des chariots d'argent dans la Plaine des Jeux
et des chariots de bronze sans défaut.

Des coursiers d'or jaune sont là sur la rive:
d'autres coursiers, de couleur pourpre;
d'autres, avec de la laine sur leur dos,
de la couleur du ciel tout bleu.

Au lever du soleil viendra
un bel homme illuminant les plaines;
il chevauche l'étendue battue des flots;
il remue la mer jusqu'à ce qu'elle soit du sang.

Une armée viendra à travers la mer claire;
vers la terre ils naviguent;
puis ils rament jusqu'à la pierre en vue,
d'où s'élèvent cent refrains.

On chante un refrain à l'armée
(à travers les longs siècles), qui n'est pas misérable;
sa musique s'enfle des chœurs de centaines,
qui n'attendent ni déclin ni mort.

Emain multiforme en face de la mer,
qu'elle soit proche, qu'elle soit loin,
où sont des milliers de femmes bigarrées.
que la mer claire encercle.

Quand il a entendu le son de la musique,
le chœur des petits oiseaux de la Très calme Terre,
un groupe de femmes, vient de la colline
à la Plaine des Jeux où il est.

Là vient le bonheur avec la santé
à la terre où résonnent les rires,
dans la Très calme Terre, en toute saison
viendra la joie qui dure toujours.

C'est un jour d'éternel beau temps,
qui verse de l'argent sur les terres;
une falaise blanche bordant la mer,
qui reçoit du soleil sa chaleur.

Course de l'armée le long de la Plaine des jeux;
jeu charmant, sans faiblesse;
dans la terre variée, après tant de beautés,
ils n'attendent ni déclin ni mort.

Écouter la musique la nuit
et venir à la terre aux nombreuses couleurs
pays varié, splendeur sur un diadème de beauté,
d'où brille la nuée blanche.

Il y a trois fois cinquante îles lointaines,
dans l'Océan à l'ouest de nous;
plus grande qu'Erin deux fois
est chacune d'elles, ou trois fois.

Une grande naissance arrivera après des siècles,
qui ne sera pas dans les grandeurs:
le fils d'une femme dont le mari ne sera pas connu;
il aura la royauté sur des milliers d'hommes.

Royauté sans commencement, sans fin;
il a créé le monde parfaitement,
à lui sont la terre et la mer;
malheur à qui encourra sa disgrâce!

C'est lui qui a fait les cieux.
Heureux celui qui a le cœur pur;
il purifiera les peuples sous l'eau pure;
c'est lui qui guérira vos maux.

Ce n'est pas pour vous tous qu'est mon discours,
bien que cette grande merveille soit connue;
que Bran, parmi la foule du monde, écoute
la part de science qui lui est communiquée !

Ne tombe pas sur un lit de paresse;
que l'ivresse ne te vainque pas!
commence un voyage à travers la mer claire
pour voir si tu atteindras la Terre des femmes.
(...)

Texte issu de : Kuno Meyer dans The Voyage of Bran, son of Febal (Londres, 1895-97), trad. G. Dottin

dimanche 7 juin 2015

Nous sommes tous au fond d'un enfer dont chaque instant est un miracle

Emil Michel Cioran (1911 - 1995) est un philosophe et écrivain roumain. Il a quitté la Roumanie pour la France en 1937, politiquement contraint à l'exil et, ses livres ayant été interdit par le pouvoir communiste après la seconde guerre mondiale, il est resté en France jusqu'à sa mort.

Voici quelques unes de ses "Pensées étranglées" :


L'esprit n'avance que s'il a la patience de tourner en rond, c'est-à-dire d'approfondir.

Premier devoir au lever : rougir de soi.

Ce n'est que dans la mesure où nous ne nous connaissons pas nous-mêmes qu'il nous est possible de nous réaliser et de produire. Est fécond celui qui se trompe sur les motifs de ses actes, qui répugne à peser ses défauts et ses mérites, qui pressent et redoute l'impasse où nous conduit la vue exacte de nos capacités. Le créateur qui devient transparent à lui-même ne crée plus : se connaître, c'est étouffer ses dons et son démon.


Pendant l'insomnie, je me dis, en guise de consolation, que ces heures dont je prends conscience, je les arrache au néant, et que, si je dormais, elles ne m'auraient jamais appartenu, elles n'auraient même jamais existé.


L'anxiété n'est pas difficile, elle s'accommode de tout, car il n'y a rien qui ne lui agrée. Le premier prétexte venu, un fait divers éminemment quelconque, elle le presse, le choie, en extrait un malaise médiocre mais sûr dont elle se repaît. Elle se contente vraiment de peu, tout lui étant bon. Velléitaire, inaboutie, elle manque de classe : elle se voudrait angoisse et n'est qu'angoissement.


Basilide, le gnostique, est un des rares esprits à avoir compris, au début de notre ère, ce qui maintenant constitue un lieu commun, à savoir que l'humanité, si elle veut se sauver, doit rentrer dans ses limites naturelles par le retour à l'ignorance, véritable signe de rédemption.
Ce lieu commun, hâtons-nous de le dire, demeure encore clandestin : chacun le murmure mais se garde bien de le proclamer. Quand il deviendra slogan, un pas considérable en avant aura été accompli.

dimanche 31 mai 2015

Ce n'est pas simple de rester hissé sur la vague du courage quand on suit du regard quelque oiseau volant au déclin du jour

Le poète René Char (1907 - 1988) a publié deux versions de Lettera amorosa, l'une en 1952 sous le titre "Guirlande terrestre" avec des illustrations de Jean Arp et l'autre sous ce titre "Lettera amorosa" en 1963 avec des illustrations de Georges Braque. Le premier extrait est présenté ici successivement dans les deux versions. Le second est identique dans les deux versions.

Illustration. G.Braque
Nos paroles sont lentes à nous parvenir, comme si elles contenaient, séparées, une sève suffisante pour rester closes tout un hiver. Pourtant notre voix court del'un à l'autre, mais chaque avenue, chaque treille, chaque fourré, la tire à lui, la retient, l'interroge. Tout est prétexte à la ralentir. Il a fait deux journées d'incommensurable soleil, puis la brume a repris sa place. Les passants, les choses sont redevenus incertains. Même le grain de beauté au bord de ta lèvre adorable.
     Souvent je ne parle que pour toi, afin que la terre m'oublie.

Publié sous le titre "Guirlande terrestre", 1952, illustrations de Jean Arp

Nos paroles sont lentes à nous parvenir, comme si elles contenaient, séparées, une sève suffisante pour rester closes tout un hiver ; ou mieux, comme si, à chaque extrémité de la silencieuse distance, se mettant en joue, il leur était interdit de s'élancer et de se joindre. Notre voix court de l'un à l'autre ; mais chaque avenue, chaque treille, chaque fourré, la tire à lui, la retient, l'interroge. Tout est prétexte à la ralentir.
     Souvent je ne parle que pour toi, afin que la terre m'oublie.

Publié sous le titre "Lettera amorosa", 1963, illustrations de Georges Braque

Illustration G. Braque




Je ne puis être et ne veux vivre que dans l'espace et dans la liberté de mon amour. Nous ne sommes pas ensemble le produit d'une capitulation, ni le motif d'une servitude plus déprimante encore. Aussi menons-nous malicieusement l'un contre l'autre une guérilla sans reproche.

Publié avec une illustration de Jean Arp en 1952 et de Georges Braque en 1963



René Char, Lettera amorosa, Poésie Gallimard, 2014

dimanche 24 mai 2015

Seul ce qui fait du bruit est beau

Ki Hyongdo (ou Gi Hyeong-do) est un poète coréen (1960 - 1989). Il a fait des études de droit et de diplomatie avant de devenir journaliste à Séoul.


Seul ce qui fait du bruit est beau.
C'est que le bruit seul est nouveau, et c'est qu'il meurt facilement.
C'est que le bruit seul se chausse de changement.
Mais que va t-on réserver ? Les chambres sont toutes
soit occupées soit vides.
Si l'indifférence seule nous fait nous reposer, nul besoin désormais
de se souvenir.
Le passé est fini. Le plaisir même est habitude.
En rajustant sa cravate, on vérifie sa propre taille reflétée dans la
glace
et on est rassuré. Puisqu'on n'est pas marié.
En regardant la lune qui se lève rapidement, on siffle.
Et la valeur propre à chacun s'entend en tintements dans la poche.
Tu n'as jamais parlé honnêtement. Je t'en prie, arrête-toi.
J'ai vomi tout ce que j'ai pu te donner.
De plus, rien n'est clair.
Il nous reste encore un peu d'aujourd'hui, alors
good-bye.

Ki Hyongdo, Une feuille noire dans la bouche, Circé, 2012
trad. Ju Hyounjin et C. Mouchard


dimanche 17 mai 2015

J'aime calculer lentement lentement - mais faux

Poète, peintre, sculpteur, Jean Arp (1887 - 1966), dont on peut visiter la Fondation à Clamart (http://www.fondationarp.org/), a fait partie du mouvement dada.

Il en avait l'humour. "Alsacien sur le point d'être enrôlé dans l'armée allemande (lors de la Première Guerre mondiale), à la question "Quel est votre âge ?" il répond en écrivant plusieurs fois sa date de naissance, additionne les chiffres, et donne le résultat ainsi obtenu!"
Extrait de l'anthologie de poésie contemporaine de Marie Etienne - "Poésies des lointains", Actes Sud Junior 1995 


Manifeste millimètre infini

il faut d'abord laisser pousser les formes, les couleurs,
     les mots, les tons
et ensuite les expliquer
Il faut d'abord laisser pousser les jambes, les ailes, les mains et ensuite les laisser voler chanter
     se former se manifester
Je ne fais pas, moi, d'abord un plan comme s'il s'agissait d'un horaire d'un calcul ou d'une guerre.
L'art des étoiles, de fleurs, des formes, des couleurs
     appartient à l'infini.


Sur le dos ou sur le ventre

Le jour est parfois plat.
On a beau faire
on n'arrive pas à s'élever.
On est forcé de rester plat
sur le dos ou sur le ventre
plat comme une feuille de papier
dans un bloc à écrire.

Jours effeuillés, Gallimard, Collection Blanche, 1966

Et aussi :

Sable de lune

Une lune ivre de rêves
berce un rêveur ivre de lune
qui se demande :
Suis-je une lune ivre de rêves,
que bercent des aubes odorantes ?
Suis-je une lune ivre de rêves
qui se mire dans les yeux
d’un rêveur ivre de lune ?

Un rêveur ivre de lune
berce une lune ivre de rêves
qui se demande :
Suis-je un rêveur ivre de lune
que bercent des aubes odorantes ?
Suis-je un rêveur ivre de lune
qui se mire dans les yeux
d’une lune ivre de rêves ?

Ein traumtrunkener Mond
wiegt einen mondtrunkenen Träumer,
der sich fragt :
Bin ich ein traumtrunkener Mond,
der sich in süßduftenden Frühen wiegt ?
Bin ich ein traumtrunkener Mond,
der sich in den Augen
eines mondtrunkenen Träumers spiegelt ?
Ein mondtrunkener Träumer
wiegt einen traumtrunkenen Mond,
der sich fragt
Bin ich ein mondtrunkener Träumer,
der sich in süßduftenden Frühen wiegt ?
Bin ich ein mondtrunkener Träumer,
der sich in den Augen
eines traumtrunkenen Mondes spiegelt ?


Sable de lune, éd. Arfuyen (trad. A. Bleikasten)

dimanche 10 mai 2015

Je marchais dans les sables et décidais de te laisser

  "Le rève", de Pablo Neruda.


Je marchais dans les sables
et décidais de te laisser.

Une boue noire sous mes pieds
tremblait,
je m’enfonçais, je réchappais
en décidant que je devais
te rejeter, tu me blessais
comme un caillou tranchant,
pas à pas
je machinais ta perte :
arracher tes racines,
te livrer seule au vent.

Ah ! en cette minute
un rêve, mon amour,
de ses ailes terribles
te couvrait.

Tu sentais la boue te happer,
tu m’appelais, je ne bougeais,
tu disparaissais, immobile,
sans te défendre,
tu te noyais enfin dans la bouche de sable.

Et puis
ma décision et ton sommeil se sont rejoints
et de cette rupture
qui déchirait nos cœurs
nous avons resurgi, à nouveau propres, et nus,
nous nous sommes aimés
hors du rêve et du sable,
complets et radieux,
soudés par le feu.

Pablo Neruda, Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée, Poésie Gallimard

dimanche 3 mai 2015

Je ne t’ai jamais trouvée aussi belle qu’à l'heure où tu désespères de toi

Louis Aragon, sans commentaire...

Les rendez-vous (VIII)

Ainsi je t’aurai toute la vie attendue
Présente absente ailleurs ici proche et lointaine
J e t’aurai mendié de silence je t’aurai
Mangé de paroles comme une orange
J’aurai perdu ta trace une fois nuit
Une fois jour perdu ta main prise dans l’ombre
Ta merveilleuse main d’enfant enfui
Ainsi je t’aurai toute la vie attendue
Il est trop tard pour espérer enfin t’atteindre
Je n’aurai pas trouvé les mots tout
N’aura semblé qu’un murmure un étouffement de cris
Je ne t’aurai donné que ce chant avorté de moi-même
Tu n’auras pas entendu ni personne
Entendu le battement en moi de ce grand oiseau rouge
Je n’aurai donc été vers toi qu’une phrase sans fin
Il est trop tard et cætera






Mais même si mais même alors même comme
Un chien qui cherche en vain son maître et traîne
Une chaîne arrachée
Même sans espérance
J’arrive au bout de ce voyage au moins
Portant toujours semblable coeur sanglot semblable
J’écoute en arrière de moi sur la route
Ce bruit de toi blessé ce bruit bleu ce bruit blanc
Ce bruit bluté de blé ce bruit redoublé
De toi par où nous fûmes
Et je te tends encore une fois mes bras de fumée

Louis Aragon - extrait de "Rendez-vous", in Les Adieux, éd. Stock, 1997 - p. 43, 50
Audio : Choeur Accord, La Chapelle sur Erdre (44), dit. B. Quemener
Arrangements et accompagnement piano : Roland Boutilliers
Clarinette : Sophie Dehays
Accordéon : Jean-Alain Manoeuvrier
Récitant : FD
Extrait du spectacle "J'ai rêvé d'un pays…" donné le 20 mai 2000 à Capellia (La Chapelle sur Erdre)