dimanche 16 août 2015

La Charte du Mandé



En visitant le MUCEM à Marseille, je suis tombé sur cette référence à la Charte du Mandé.


C'est rare d'en entendre parler. Il s'agit d'une charte dont les origines sont lointaines (sans doute au 13ème siècle) et qui s'est transmise par la tradition orale. Il en existe plusieurs versions et plusieurs appellations. Parfois il s'agit du "serment des chasseurs", fait à Soundjata Keita, fondateur de l'empire du Mandé, parfois il s'agit de la charte de Kurukan Fuga. Au début des années 2000, différents historiens, griots et conteurs ses sont réunis pour élaborer un texte commun pour cette charte. Cela a donné un livre (L'Harmattan) et une belle histoire : La Charte du Mandé vue par les yeux du programme Lascaux





Mais il y a d'autres versions intéressantes, dont celle traduite par Youssouf Tata Cissé et Jean-Louis Sagot-Duvauroux (Albin Michel).




En réalité, cette charte énonce au monde entier les premiers droits de l’Homme :
- que toute vie humaine est une vie
- que tout tort causé demande une 
compensation
- que chacune et chacun doit pratiquer l’entraide, doit pouvoir éduquer ses enfants et assurer les besoins de sa famille
- que chacune et chacun doit aussi veiller au pays et à la terre de ses pères
- qu’il n’y a pas pires calamités que la faim et l’esclavage sous toutes ses formes
- que les tourments doivent cesser d’une frontière à l’autre
- que chaque personne doit pouvoir dire ce qu’elle a envie de dire, faire ce qu’elle a envie de faire et voir qui elle a envie de voir.


dimanche 9 août 2015

Ah, que alegria!

Au centre de Buenos Aires, à l'occasion d'une "marche contre Monsanto" le samedi 24 mai 2014, au pied du siège de cette multinationale, j'ai acheté ce recueil, sans doute difficile à trouver en librairie, sur les "anciens chants de la terre" issus des traditions culturelles des indigènes du continent américain. 

 Canto Eskimal (norteamerika)

Ah, el calor del verano sobre la Tierra
Ni un soplo de viento
ni una nube,
y en los montes
pastan los renos.
Ah, los queridos renos
en la lejania azul!
Ah que felicidad!
Ah que alegria!
Me acuesto sobre la Tierra, llorando.


                          Ah, la chaleur de l'été sur la Terre 
                          Ni un souffle de vent  
                          ni un nuage, 
                          et dans les montagnes 
                          paissent les rennes.  
                          Ah, les chers rennes  
                          dans le bleu lointain!  
                          Ah quel bonheur !  
                          Ah quelle joie !
                          Je me couche sur la Terre, en pleurant.
                          (trad FD)

Canto Navajo (norteamerika)
Pour les Navajos, "arriba" est Yadilkil hastkin, l'Homme Ciel, et "abajo" son épouse Niho dzan esdza, la Mère Terre.

La voz que embellece la Tierra!                                      La voix qui embellit la Terre
La voz de arriba,                                                              La voix d'en haut,
la voz del trueno,                                                             la voix du tonnerre,
entre las nubes oscuras                                                    entre les nuages sombres
suena una y otra vez,                                                       elle retentit une fois après l'autre,
la voz que embellece la Tierra                                         la voix qui embellit la Terre
                                                                           
La voz que embellece la Tierra                                        La voix qui embellit la Terre
Lavoz de abajo,                                                                La voix d'en bas,
la voz de la langosta,                                                        la voix de la sauterelle,
entre plantas y flores                                                        entre plantes et fleurs
suena una y otra vez,                                                        elle retentit une fois après l'autre,
la voz que embellece la Tierra                                          la voix qui embellit la Terre
                                                                                          (trad FD)
                                                                               
                                                                                                                                                           
                                                                               

                                                                              

                                                                             



dimanche 2 août 2015

Le temps n’est plus aux gerbes de myrte

Hala Mohammad, poétesse invitée au festival de littérature de Berlin.


Hala Mohammad est syrienne. Elle est une des voix féminines de la poésie arabe contemporaine. Aujourd'hui en exil, elle incarne en écrivant la cause de son peuple syrien sans faire de distinctions entre religions et groupes ethniques.

Le silence est la langue du réfugié invité
Le réfugié n’a pas de voix
il ferme la porte sur sa voix
quitte la porte de l’Histoire
sans un grain de géographie.
Les mots
tombent de fatigue
par les poches trouées
par la bouche des enfants endormis.
Les mots
se balancent par terre
s’agrippent à la terre
Les noms émigrent
Les mots demeurent par terre
Blanc
est le sel des larmes
Ce mirage
tissu blanc de l’hospitalité
interdit au rire
interdit au toucher
interdit aux larmes
Blanc est le linceul
Comment l’enfant peut-il sortir ?
Comment l’enfant peut-il entrer ?
Tourbillon !
Nostalgie intense
pour le seuil !
Chut, lui dit l’absolu
Chut, lui dit le soleil
Chut, lui dit la vérité
Chut, lui dit son nom
Chut, dit-il à son nom
Et il se noie !

*********

Le temps n’est plus aux gerbes de myrte
Les tombes semblent passagères
La mort n’est plus ce qu’elle était
Les corps sont chauds
Souriants
Chaleureux
Libres
Ils semblent encore en vie
Ils ne meurent pas
Le Tyran
Veut exterminer la mort
Une stèle après l’autre
Il abat les sépultures
Il ne veut pas risquer
D’en garder une seule
Une seule …qui …
Lui serait destinée.

Traduits par Rania Samara

dimanche 26 juillet 2015

Une histoire sombre, très sombre


Aujourd'hui est un jour exceptionnel. Le texte du billet de ce dimanche est écrit par un jeune auteur de 8 ans qui s'appelle Léo Riem, de Tarnos. Je le laisse le présenter :

"C'est un livre qui m'a donné cette idée. J'ai mis trois jours à l'écrire, corrigeant et modifiant ici et là jusqu'au moment où ça m'a plu. Et toute l'école a travaillé dessus".


Il était une fois un tourbillon galaxique sombre, très sombre ;

Dans ce tourbillon galaxique, il y avait une galaxie sombre, très sombre ;

Dans cette galaxie sombre, il y avait des planètes sombres, très sombres ;

Sur une de ces planètes sombres, il y avait de la terre sombre, très sombre ;

Autour de cette terre sombre, il y avait de l’eau sombre, très sombre ;



Sous cette eau sombre, il y avait des algues sombres, très sombres ;


Et derrière une algue sombre, il y avait un petit poisson tout lumineux !

dimanche 19 juillet 2015

Nous n'avons de rivage ni toi ni moi

Le poète breton Guillevic (1907-1997) se disait "sculpteur de silence". Voici quelques extraits de son recueil "Carnac", ville où il est né.

En elle s'affrontaient les rêves
Des pierres des murets,
Des herbes coléreuses,
Des reflets sur la mer,
Des troupeaux dans la lande.

Ils faisaient autour d'elle un tremblement
Comme le lichen
Sur les dolmens et les menhirs.
Elle vivait dessous,
M'appelait, s'appuyait
Sur ce que l'un à l'autre nous donnions.

Nos jours étaient fatals et gais.

***

Quand je ne pensais pas à toi,
Quand je te regardais sans vouloir te chercher,

Quand j'étais sur tes bords
ou quand j'étais dans toi,
Sans plus me souvenir de la totalité,

J'étais bien,
Quelquefois.

***

Nous n'avons de rivage, en vérité,
Ni toi ni moi.

Sphère suivi de Carnac, NRF, Poésie Gallimard

dimanche 12 juillet 2015

La Grèce : cette terre est à eux, cette terre est à nous...


Yannis Ritsos (1909 - 1990) est un grand poète grec pour qui «  La poésie n’a pas toujours eu le premier mot. Le dernier, toujours ». Il a été communiste et a  connu la dictature de Metaxas de 1936 à 1941, la guerre d’Albanie, l’occupation nazie et la grande famine, la Résistance, la guerre civile de 1947 à 1949, la junte des colonels de 1967 à 1974. Il a payé de sa personne : déporté et emprisonné de 1948 à 1952, puis de 1967 à 1972.

Certains de ses textes ont été mis en musique par Mikis Theodorakis, notamment celui-ci, tiré de "Grécité" :


Cette terre est à eux
Cette terre est à nous


Les uns dans les fers
Les autres sous la terre
Dans leurs mains croisées par le sommeil
Ils tiennent la corde de la cloche
Ils attendent l'heure ils ne dorment pas
Ils attendent de sonner la Résurrection

Cette terre est à eux
Cette terre est à nous
Personne ne pourra nous la prendre 





Et cet autre aussi, tiré de Dix-huit chansons sur les malheurs de la patrie (1973) :

Ne pleure pas sur la Grèce,
- quand on croit qu’elle va fléchir,
Le couteau contre l’os
et la corde au cou,

La voici de nouveau qui s’élance,
impétueuse et sauvage,
pour harponner la bête
avec le trident du soleil.
Trad. de Dominique Grandmont, dans Le mur dans le miroir et autres poèmes, Gallimard.

Τη ρωμιοσύνη μην την κλαις
εκεί που πάει να σκύψει
με το σουγιά στο κόκκαλο
με το λουρί στο σβέρκο

Νάτη πετιέται απο ξαρχής
κι αντριεύει και θεριεύει
και καμακώνει το θεριό
με το καμάκι του ήλιου
Απο Δεκαοχτώ λιανοτράγουδα της μικρής πατρίδας, 1973

dimanche 5 juillet 2015

L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn

Ce texte de Victor Hugo renvoie à l'énigme de Caïn qui, chassé du paradis pour avoir tué son frère a rencontré sa femme et connu une nombreuse descendance. Mais sa femme est le seul personnage de la Bible à qui on ne donne pas de nom. Et de qui pouvait-il bien s'agir ? Y avait-il hors du paradis déjà d'autres personnes qui ne descendaient pas de Adam et Eve ? Cette question a depuis longtemps opposé les créationnistes et les évolutionnistes, ceux qui voient dans la Bible un récit historique et les autres.

Cette question a même servi dans le cadre d'un procès aux Etats-Unis, ainsi présenté sur Wikipedia (voir le "procès du singe") :

"Le procès Scopes, plus connu sous le nom de procès du singe (Scopes Monkey Trial), est un procès qui eut lieu à Dayton (Tennessee) aux États-Unis du 10 au 21 juillet 1925 et qui opposa les fondamentalistes chrétiens, défendus par le procureur et homme politique William Jennings Bryan, aux libéraux défendus par Clarence Darrow.
Le jugement a vu la condamnation de John Thomas Scopes, professeur de l'école publique de Dayton soutenu par l'Union américaine pour les libertés civiles au versement d'une amende de cent dollars pour avoir enseigné la théorie de l'évolution à ses élèves en dépit d'une loi de l'État du Tennessee, le Butler Act, interdisant aux enseignants de nier « l'histoire de la création divine de l'homme, telle qu'elle est enseignée dans la Bible ».
Le procès, qui était un stratagème des libéraux pour faire abolir le Butler Act, a connu une résonance dans tout le pays et, bien que Scopes fût condamné, la victoire médiatique est généralement attribuée aux évolutionnistes. Le Butler Act restera quant à lui en vigueur jusqu'en 1967".

La conscience

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
photo FD. Caïn par Henri Vidal - Paris, Jardin des Tuileries
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
L’œil à la même place au fond de l’horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Étends de ce côté la toile de la tente. »
Et l’on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l’aurore ;
Et Caïn répondit : « je vois cet œil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet œil me regarde toujours! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des nœuds de fer,
Et la ville semblait une ville d’enfer ;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
 L’œil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : ” Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
 L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.