dimanche 10 avril 2016

Sehando de Kim Jeong-hui


Kim Jeong-hui.jpg

Une fois n'est pas  coutume. Voici une peinture d'un coréen, Kim Jeong-hui (김정희, 金正喜, 1786-1856), connu sous le nom de "Chusa", qui était calligraphe, peintre et qui a connu une vie proche du pouvoir. Il a été exilé durant plusieurs années sur une île où il a peint ce qui est devenu un "trésor national" de la République de Corée. Il a fait l'objet d'un livre de Christine Jordis, publié chez Albin Michel : Paysage d'hiver - Voyage en compagnie d'un sage".
La peinture présentée dit beaucoup avec peu de traits, sur les âges de la vie, sur la vie elle-même, sur l'amitié et sur bien d'autres choses.


Cette peinture  "Sehando" (69,2 cm x 23 cm,trésor national numéro 180) a été réalisée pendant qu'il vivait en exil sur l'ile de Jeju.          

dimanche 3 avril 2016

En hommage à Georges P.

Georges Pompidou est mort le 2 avril 1974. Il avait 63 ans. Il a publié une anthologie de la poésie française. A la fin de cette anthologie, il présente des vers, des fragments de poèmes qui, sans trop savoir pourquoi, l'ont particulièrement marqué. Voici quelques uns de mes fragments de ses fragments.

Anonyme
La bell' si tu voulais nous dormirions ensemble
Dans un grand lit carré couvert de toile blanche
Aux quatre coins du lit quat'bouquets de pervenche
Dans le mita du lit la rivière est profonde
Tous les chevaux du Roi pourraient y boire ensemble
Nous y serions heureux jusqu'à la fin du monde...

Marie de France
Belle amie, si est de nous :
Ni vous sans moi, ni moi sans vous!...

François Villon
Pauvre je suis de ma jeunesse
De pauvre et de petite extrace...

Jean de La Fontaine
J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout ; il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien
Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique...

Alfred de Vigny
Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit...

Victor Hugo
J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir!

Baudelaire
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
Delire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?

Mallarmé
Nous fûmes deux, je le maintiens



dimanche 27 mars 2016

Il est belge et, en ces temps difficiles, il est la liberté

Qui n'a jamais appris un poème de Maurice Carême (1899-1978) à l'école ? Il est en réalité le poète belge le plus connu du plus grand nombre de personnes. Mérité ou non ? Question saugrenue! En ce temps d'attentats sanglants, un peu de baume au cœur. Norge attendra son heure.

La liberté - Maurice Carême

dimanche 20 mars 2016

Hommage à Anne-Elisabeth Bibesco Bassaraba de Brancovan

Poétesse née Anne-Elisabeth Bibesco Bassaraba de Brancovan, elle écrivait un peu comme Victor Hugo. Selon les mots d'André Gide, elle avait "le cerveau bouillant et le sang froid". Pierre Seghers parlait de sa poésie comme d'un "lyrisme ensoleillé". Il s'agit d'Anna de Noailles (1876-1933), née il y a 140 ans.

Description de cette image, également commentée ci-après
Photo de presse, 1922


L'offrande à la nature

Nature au coeur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n'aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L'eau luisante et la terre où la vie a germé.

La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains,
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.

J'ai porté vos soleils ainsi qu'une couronne
Sur mon front plein d'orgueil et de simplicité.
Mes jeux ont égalé les travaux de l'automne
Et j'ai pleuré d'amour aux bras de vos étés.

Je suis venue à vous sans peur et sans prudence,
Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,
Ayant pour toute joie et toute connaissance
Votre âme impétueuse aux ruses d'animal.

Comme une fleur ouverte où logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon coeur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.

Soumise ainsi que l'onde où l'arbre se reflète
J'ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs
Et qui font naître au coeur des hommes et des bêtes
La belle impatience et le divin vouloir.

Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature,
Ah ! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour
Et que j'aille au pays sans vent et sans verdure
Que ne visitent pas la lumière et l'amour...

dimanche 13 mars 2016

Ce bref éclair né de notre singulière rencontre

Voici deux poètes chinois du début du 20ème siècle qui ont eu des parcours stylistiques un peu similaires et sont les auteurs d'une poésie assez raffinée. Avec d'autres, ils se sont groupés pour former la société littéraire "Croissant de lune", du nom d'une œuvre de Rabindranath Tagore. Ce sont des poètes inspirés à la fois par leur culture chinoise et par le romantisme et le lyrisme occidentaux.


HSU CHIH-MO (Xu Zhimo) (1897-1931) a commencé par des études de droit. Il a étudié l'Histoire aux Etats-Unis puis l'économie politique avant de partir étudier à Cambridge en Angleterre. Il est revenu en Chine en 1922 où il a été éditeur et professeur. Il est mort dans un accident d'avion en 1931.



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Je suis un nuage flottant dans le ciel
Qui se reflète  par hasard dans ton onde ;
Ne t'en étonne point
Ni ne t'en réjouis
Si dans un instant il emporte son ombre...

Nous nous rencontrons au cœur de la nuit,
Tu tends vers ton destin, moi vers le mien ;
Heureuse si tu t'en souviens,
Plus encore si tu oublies 
Ce bref éclair né de notre singulière rencontre.
 
Trad. F. Cheng, "Entre source et nuage", Albin Michel, 2002



WEN I-TO (Wen Yiduo)(1899-1946) a fait des études classiques en Chine puis, à partir de 1922, des études de peinture et littérature durant trois années aux Etats-Unis. Revenu en Chine en 1925, il est devenu enseignant et a continué de publier sa poésie. Il est l'auteur de deux principaux recueils : "Bougie rouge" et Eau morte". Il s'est engagé en 1944 dans la Ligue de la démocratie, qui prônait une troisième voie entre celle des nationalistes et celle des communistes. Il est mort assassiné en pleine rue en 1946 en raison de son engagement politique. 


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Ton mystère éternel, ton beau mensonge,
Ta question obstinée, ton pur éclat,
Je ne sais quoi d'intime, une haute flamme,
Une voix inouïe, mais qui es-tu ?
Nul doute en moi, ce lien doit être vrai ;
L'océan ne saurait trahir ses vagues!

On aime le chant quand on est dans le rythme,
O souffle fulgurant, tu m'as vaincu.
Tu m'as vaincu, chatoyant arc-en-ciel,
Toi, présence de cinq mille ans, sois là!
Mon seul désir : te serrer dans mes bras,
Comme tu es sauvage, comme tu es belle!

Trad. F. Cheng, "Entre source et nuage", Albin Michel, 2002



dimanche 6 mars 2016

Le soleil mortel et le concerto pour violon de Brahms

Déportée de Hongrie, Magda Hollander-Lafon a passé près de trois années (entre 14 et 17 ans) dans les camps de concentration nazis. Trente ans après, elle a renoué avec ses souvenirs dans un livre "Les chemins du temps" (Editions ouvrières, collection "A pleine vie", 1977). Voici l'un de ses poèmes-souvenirs, sans commentaires...


Concerto pour violon en ré majeur, opus 77, de Brahms avec Caroline Adameit, sur TV28 (extrait)


Vingt-huit années
avant de pouvoir réentendre
le concerto pour violon de Brahms.
Chaque son me laboure la chair
et arrache de moi
l'image d'une journée torride
sans ombre, à Auschwitz.

Vers deux heures, des milliers de déportées
entourent une estrade de planches
au milieu de l'allée centrale.
Les privilégiées
se trouvent dans les premiers cercles.
Celles qui se trouvent à l'arrière se bousculent,
se faufilent vers le premier rang.
Le seul coin d'ombre, sous l'estrade,
est hermétiquement interdit
par les gardes et leurs chiens.
Lentement, en procession,
avec une démarche un peu tendue, mais digne,
les musiciens, des artistes de premier plan,
de différents pays,
prennent les places qui leur sont assignées.
Ils ont le crâne rasé,
sont vêtus d'un pantalon rayé bleu et gris
et parés d'une jaquette noire
sur la veste d'uniforme.

Dans la foule pressée
l'attaque du premier mouvement
me transporte de joie.
Accroupie, frissonnante d'émotion,
je suis entraînée dans un monde féerique
où la souffrance
s'habille d'une beauté magique.
Par petites ondées douces
la musique me pénètre
comme un souffle de vie.

Le début du deuxième mouvement
est encore pur et dense ;
il rit et pleure en nous.
Le temps est immobile
mais le soleil est là.
Il nous aspire.

Des fourmillements dans la tête, dans les oreilles
me tétanisent.
Je garde aujourd'hui encore de ce troisième mouvement
une impression paralysante
de piqûres venimeuses.

La conscience est là, mais en visite seulement.
La musique, peu à peu, se disloque
et, dans un dernier son dérisoire,
un instrument tombe sur l'estrade,
puis un autre et un autre encore.
Je ne perçois plus
que des gémissements de violon
dans une sorte de brume.
Le soleil, avec ses flêches, a raison de nous.
L'orchestre devient comme une toile
qui vieillit, s'use à vue d'oeil,
se troue et tombe en poussière.

Dans ma conscience engourdie
j'ai compris le jeu diabolique des SS.
La meute des chiens arrive.
En moins d'une heure,
la grande cérémonie est terminée.
Celles d'entre nous
qui le peuvent encore se lèvent
et, d'une démarche ivre,
regagnent les baraquements.
Les autres
mortes ou moribondes et flairées par les chiens
sont restées à terre comme des feuilles mortes
après la bourrasque.

Le soleil devait frissonner devant ce spectacle.
Ce jour-là, j'ai juré de vouloir rester en vie.
Pour dire aux hommes qui oublient,
de rester vigilants.

dimanche 28 février 2016

Le rire des lèvres belles

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De temps en temps, un grand classique fait du bien... Pas besoin de présenter le poète ni l’œuvre.

Voyelles

A noir, E blanc, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
- O l'Oméga rayon violet de Ses Yeux !

dimanche 21 février 2016

Allez dire à la ville que je ne reviendrai pas

Pas de doute. C'est l'un des plus grands poètes français et lire un de ses poèmes est chaque fois un coup au cœur et un grand plaisir. Xavier Grall (1930-1981), journaliste, chroniqueur et surtout poète breton, est à lire sans retenue. Et dire que je n'ai rien publié de lui depuis le 4 mai 2014 avec "Solo" (voir ici). Il a écrit ce poème lorsque, vers 40 ans, il a décidé de quitter la vie parisienne pour revenir vivre dans la Bretagne qu'il rêvait.


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photo barapoemes.net

 Allez dire à la ville

Terre dure de dunes et de pluies
c'est ici que je loge
cherchez, vous ne me trouverez pas
c'est ici, c'est ici que les lézards
réinventent les menhirs
c'est ici que je m'invente
j'ai l'âge des légendes
j'ai deux mille ans
vous ne pouvez pas me connaître
je demeure dans la voix des bardes
0 rebelles, mes frères
dans les mares les méduses assassinent les algues
on ne s'invente jamais qu'au fond des querelles

Allez dire à la ville
que je ne reviendrai pas
dans mes racines je demeure
Allez dire à la ville qu'à Raguénuès et Kersidan
la mer conteste la rive
que les chardons accrochent la chair des enfants
que l'auroch bleu des marées
défonce le front des brandes

Allez dire à la ville
que c'est ici que je perdure
roulé aux temps anciens
des misaines et des haubans
Allez dire à la ville
que je ne reviendrai pas

Poètes et forbans ont même masure
les chaumes sont pleins de trésors et de rats
on ne reçoit ici que ceux qui sont en règle avec leur âme sans l'être avec la loi
les amis des grands vents
et les oiseaux perdus
Allez dire la ville
que je ne reviendrai pas

Terre dure de dunes et de pluies
pierres levées sur l'épiphanie des maïs
chemins tordus comme des croix
Cornouaille
tous les chemins vont à la mer
entre les songes des tamaris
les paradis gisent au large
Aven
Eden
ria des passeraux
on met le cap sur la lampe des auberges
les soirs sont bleus sur les ardoises de Kerdruc
O pays du sel et du lait
Allez dire à la ville
Que c'en est fini
je ne reviendrai pas
Le Verbe s'est fait voile et varech
bruyère et chapelle
rivage des Gaëls
en toi, je demeure.

Allez dire à la ville
Je ne reviendrai pas.

 La Sône des pluies et des tombes, Editions Kelenn,1976

dimanche 14 février 2016

Tshimunipan enniuian

Rita Mestokosho est une poétesse contemporaine innu. Elle est issue d'un peuple qu'on appelait avant les "Montagnais" et elle vient du nord du Québec.
Un de ses poèmes a déjà été publié le 12 octobre 2014 (voir ici).

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Tshimunipan enniuian 

Tshemuak mak anite ut assit nitinniuti
Nasht eka tshekuan mamitunenitamikuian nitishinniuti
Tshipipiteun mak anite ut e pitshitepanit, eukuan eshinakushin
Tanite tshe itutaikun an ne eka tshekuan miamitunenitamikuin ?

 Ka inniuian mananuipan kie puamuna takuanipani
Tshitimatshenitakuan ne kassinu tshitinniun, apu nukuaki
Anutshish nitashteieshkushin
Eshk eka natitan nete tshepaukuin.

Ka inniuian miam nekamunanuti minutakuanupan
Teueikan ka utamuakanitaka petakushipan Utinam nenu eka ka petakuannit Tshishisham nenu ka mashkutinnit.

 Ka inniuian anite uashkut mitshetipanat utshekatakuat
Nitinniuinnit tipishkau anite nanikutini uashtenimuat
Nitinniun miam amu-kashiuasht ishpakuan Apu nita tshika ut muk atshakushian.

Née de la pluie et de la terre 

Je suis née de la pluie et de la terre
J'ai grandi dans l'insouciance de mon enfance
Tu es fait de cendres et de poussières
Où te mènera donc ton inconscience ?

Je suis née de larmes et de rêves
Toute la triste vie n'est qu'illusion
Maintenant je fais une longue trêve
Avant de te rejoindre dans ta prison.

Je suis née de sons et de musique
Avec le rythme du tambour ancestral
Qui capture tout silence cynique
Et réchauffe ce froid théâtral.

Je suis née plein d'étoiles dans mon ciel
Elles illuminent ma vie qui parfois se fait sombre
Elles donnent à ma vie un goût de miel
Plus jamais, je ne serai qu'une ombre.

dimanche 7 février 2016

Pleurez, oiseaux de février

Il y a un an, le 22 février 2015, je publiais un premier poème de Emile Nelligan dans lequel il rendait hommage à son père (voir ici). C'était un poète de Montreal, qui a passé plus de temps enfermé que libre : http://emilenelligan.free.fr/histoire.htm

Voici de lui un autre poème pour ce mois de février 2016, écrit vers 1898, c'est-à-dire lorsqu'il avait 18 ou 19 ans :

Soir d'hiver

Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé!
Qu'est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j'ai, que j'ai!

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire: Où vis-je? Où vais-je?
Tous ses espoirs gisent gelés:
Je suis la nouvelle Norvège
D'où les blonds ciels s'en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé!
Qu'est-ce que le spasme de vivre
À tout l'ennui que j'ai, que j'ai!...


Poésies, éd. Boreal compact classique, 1996, p. 100