dimanche 8 mai 2016

Why ?


 Résultat de recherche d'images pour "dormeur du val"

 Centenaire de la guerre 14-18 ou non, on ne se lasse pas de ce poème d'Arthur Rimbaud (1854-1891).


Le dormeur du val

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

dimanche 1 mai 2016

J'ai rêvé d'une grande route où tu étais seule à passer

Paul Eluard (1895-1952) est né Eugène Émile Paul Grindel. Eluard était le nom de sa grand-mère.
Est-ce qu'il ne ressemblerait pas un peu à Glenn Gould ? Si, n'est-ce pas. Mais je fais peut-être une fixation.

Description de cette image, également commentée ci-après
Eluard à 15 ans
Voici pour le 1er mai, fête de Beltaine, jour où les Celtes passaient de la saison sombre à la saison claire...

L'extase

Je suis devant ce paysage féminin
Comme un enfant devant le feu
Souriant vaguement et les larmes aux yeux
Devant ce paysage où tout remue en moi
Où des miroirs s'embuent où des miroirs s'éclairent
Reflétant deux corps nus saisons contre saisons

J'ai tant de raison de me perdre
Sur cette terre sans chemins et sous ce ciel sans horizon
Belle raison que j'ignorais hier
Et que je n'oublierai jamais
Belles clés des regards clés filles d'elles-mêmes
Devant ce paysage où la nature est mienne

Devant le feu le premier feu
Bonne raison maîtresse

Etoile identifiée
Et sur la terre et sous le ciel hors de mon coeur et dans mon coeur
Second bourgeon première feuille verte
Que la mer couvre de ses ailes
Et le soleil au bout de tout venant de nous

Je suis devant ce paysage féminin
Comme une branche dans le feu.

Poème extrait du recueil "Derniers poèmes d'amour", éd. Seghers

dimanche 24 avril 2016

Que dit le monde ce matin ?

Kolar est un auteur compositeur interprète de chansons françaises. Il voyage dans le monde et dans les mots qu'il manie avec simplicité et sensibilité, franchissant des frontières à la fois dans le temps et dans l'espace. 
Pour en savoir plus : Voir ici



Que dit le monde ce matin,
Que dit le monde ?
En première page des quotidiens,
Que dit le monde ?
Pas de scoops, pas de morts,
Nouveau décor,
C'est étrange comme il ne dit rien.

Pas de voleurs, pas d'assassins,
Que dit le monde ?
Les mômes pourront jouer au jardin,
Que dit le monde ?
Les ogres ont disparu,
Le loup s'est tu,
Les mômes pourront jouer au jardin.

Combien de temps encore, combien,
Que dit le monde ?
Pour ce silence qui fait du bien,
Que dit le monde ?
Pas de bruits, pas de peurs,
Pas de rumeurs,
Combien de temps encore, combien.

Et puis le réveil matin,
Que dit le monde ?
Disparus les anges gardiens,
Que dit le monde ?
Le rêve est terminé,
Faut se lever,
Au son des news du matin.

La météo a du chagrin,
Que dit le monde ?
Génocides et conflits au loin,
Que dit le monde ?
Grèves aux aéroports,
Encore des morts,
La routine a repris son train.

dimanche 17 avril 2016

Qui de nous est en retard sur la vie ?

René Char est un peu le parrain de ce blog. C'est une de ses phrases qui est mise en exergue du blog. Alors voici un de ses poèmes, sur l'écriture, tiré du recueil "Un marteau sans maître".

Tu es pressé d'écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
S'il en est ainsi fait cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci
Hors d'elle tout n'est qu'agonie soumise fin grossière
Si tu rencontres la mort durant ton labeur
Reçois-la comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride
En t'inclinant
Si tu veux rire
Offre ta soumission
Jamais tes armes
Tu as été créé pour des moments peu communs
Modifie-toi disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption
Sans égarement

Essaime la poussière
Nul ne décèlera votre union.

dimanche 10 avril 2016

Sehando de Kim Jeong-hui


Kim Jeong-hui.jpg

Une fois n'est pas  coutume. Voici une peinture d'un coréen, Kim Jeong-hui (김정희, 金正喜, 1786-1856), connu sous le nom de "Chusa", qui était calligraphe, peintre et qui a connu une vie proche du pouvoir. Il a été exilé durant plusieurs années sur une île où il a peint ce qui est devenu un "trésor national" de la République de Corée. Il a fait l'objet d'un livre de Christine Jordis, publié chez Albin Michel : Paysage d'hiver - Voyage en compagnie d'un sage".
La peinture présentée dit beaucoup avec peu de traits, sur les âges de la vie, sur la vie elle-même, sur l'amitié et sur bien d'autres choses.


Cette peinture  "Sehando" (69,2 cm x 23 cm,trésor national numéro 180) a été réalisée pendant qu'il vivait en exil sur l'ile de Jeju.          

dimanche 3 avril 2016

En hommage à Georges P.

Georges Pompidou est mort le 2 avril 1974. Il avait 63 ans. Il a publié une anthologie de la poésie française. A la fin de cette anthologie, il présente des vers, des fragments de poèmes qui, sans trop savoir pourquoi, l'ont particulièrement marqué. Voici quelques uns de mes fragments de ses fragments.

Anonyme
La bell' si tu voulais nous dormirions ensemble
Dans un grand lit carré couvert de toile blanche
Aux quatre coins du lit quat'bouquets de pervenche
Dans le mita du lit la rivière est profonde
Tous les chevaux du Roi pourraient y boire ensemble
Nous y serions heureux jusqu'à la fin du monde...

Marie de France
Belle amie, si est de nous :
Ni vous sans moi, ni moi sans vous!...

François Villon
Pauvre je suis de ma jeunesse
De pauvre et de petite extrace...

Jean de La Fontaine
J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout ; il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien
Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique...

Alfred de Vigny
Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit...

Victor Hugo
J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir!

Baudelaire
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
Delire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?

Mallarmé
Nous fûmes deux, je le maintiens



dimanche 27 mars 2016

Il est belge et, en ces temps difficiles, il est la liberté

Qui n'a jamais appris un poème de Maurice Carême (1899-1978) à l'école ? Il est en réalité le poète belge le plus connu du plus grand nombre de personnes. Mérité ou non ? Question saugrenue! En ce temps d'attentats sanglants, un peu de baume au cœur. Norge attendra son heure.

La liberté - Maurice Carême

dimanche 20 mars 2016

Hommage à Anne-Elisabeth Bibesco Bassaraba de Brancovan

Poétesse née Anne-Elisabeth Bibesco Bassaraba de Brancovan, elle écrivait un peu comme Victor Hugo. Selon les mots d'André Gide, elle avait "le cerveau bouillant et le sang froid". Pierre Seghers parlait de sa poésie comme d'un "lyrisme ensoleillé". Il s'agit d'Anna de Noailles (1876-1933), née il y a 140 ans.

Description de cette image, également commentée ci-après
Photo de presse, 1922


L'offrande à la nature

Nature au coeur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n'aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L'eau luisante et la terre où la vie a germé.

La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains,
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.

J'ai porté vos soleils ainsi qu'une couronne
Sur mon front plein d'orgueil et de simplicité.
Mes jeux ont égalé les travaux de l'automne
Et j'ai pleuré d'amour aux bras de vos étés.

Je suis venue à vous sans peur et sans prudence,
Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,
Ayant pour toute joie et toute connaissance
Votre âme impétueuse aux ruses d'animal.

Comme une fleur ouverte où logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon coeur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.

Soumise ainsi que l'onde où l'arbre se reflète
J'ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs
Et qui font naître au coeur des hommes et des bêtes
La belle impatience et le divin vouloir.

Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature,
Ah ! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour
Et que j'aille au pays sans vent et sans verdure
Que ne visitent pas la lumière et l'amour...

dimanche 13 mars 2016

Ce bref éclair né de notre singulière rencontre

Voici deux poètes chinois du début du 20ème siècle qui ont eu des parcours stylistiques un peu similaires et sont les auteurs d'une poésie assez raffinée. Avec d'autres, ils se sont groupés pour former la société littéraire "Croissant de lune", du nom d'une œuvre de Rabindranath Tagore. Ce sont des poètes inspirés à la fois par leur culture chinoise et par le romantisme et le lyrisme occidentaux.


HSU CHIH-MO (Xu Zhimo) (1897-1931) a commencé par des études de droit. Il a étudié l'Histoire aux Etats-Unis puis l'économie politique avant de partir étudier à Cambridge en Angleterre. Il est revenu en Chine en 1922 où il a été éditeur et professeur. Il est mort dans un accident d'avion en 1931.



Xu Zhimo.jpg
Je suis un nuage flottant dans le ciel
Qui se reflète  par hasard dans ton onde ;
Ne t'en étonne point
Ni ne t'en réjouis
Si dans un instant il emporte son ombre...

Nous nous rencontrons au cœur de la nuit,
Tu tends vers ton destin, moi vers le mien ;
Heureuse si tu t'en souviens,
Plus encore si tu oublies 
Ce bref éclair né de notre singulière rencontre.
 
Trad. F. Cheng, "Entre source et nuage", Albin Michel, 2002



WEN I-TO (Wen Yiduo)(1899-1946) a fait des études classiques en Chine puis, à partir de 1922, des études de peinture et littérature durant trois années aux Etats-Unis. Revenu en Chine en 1925, il est devenu enseignant et a continué de publier sa poésie. Il est l'auteur de deux principaux recueils : "Bougie rouge" et Eau morte". Il s'est engagé en 1944 dans la Ligue de la démocratie, qui prônait une troisième voie entre celle des nationalistes et celle des communistes. Il est mort assassiné en pleine rue en 1946 en raison de son engagement politique. 


Wen Yiduo.jpg

Ton mystère éternel, ton beau mensonge,
Ta question obstinée, ton pur éclat,
Je ne sais quoi d'intime, une haute flamme,
Une voix inouïe, mais qui es-tu ?
Nul doute en moi, ce lien doit être vrai ;
L'océan ne saurait trahir ses vagues!

On aime le chant quand on est dans le rythme,
O souffle fulgurant, tu m'as vaincu.
Tu m'as vaincu, chatoyant arc-en-ciel,
Toi, présence de cinq mille ans, sois là!
Mon seul désir : te serrer dans mes bras,
Comme tu es sauvage, comme tu es belle!

Trad. F. Cheng, "Entre source et nuage", Albin Michel, 2002



dimanche 6 mars 2016

Le soleil mortel et le concerto pour violon de Brahms

Déportée de Hongrie, Magda Hollander-Lafon a passé près de trois années (entre 14 et 17 ans) dans les camps de concentration nazis. Trente ans après, elle a renoué avec ses souvenirs dans un livre "Les chemins du temps" (Editions ouvrières, collection "A pleine vie", 1977). Voici l'un de ses poèmes-souvenirs, sans commentaires...


Concerto pour violon en ré majeur, opus 77, de Brahms avec Caroline Adameit, sur TV28 (extrait)


Vingt-huit années
avant de pouvoir réentendre
le concerto pour violon de Brahms.
Chaque son me laboure la chair
et arrache de moi
l'image d'une journée torride
sans ombre, à Auschwitz.

Vers deux heures, des milliers de déportées
entourent une estrade de planches
au milieu de l'allée centrale.
Les privilégiées
se trouvent dans les premiers cercles.
Celles qui se trouvent à l'arrière se bousculent,
se faufilent vers le premier rang.
Le seul coin d'ombre, sous l'estrade,
est hermétiquement interdit
par les gardes et leurs chiens.
Lentement, en procession,
avec une démarche un peu tendue, mais digne,
les musiciens, des artistes de premier plan,
de différents pays,
prennent les places qui leur sont assignées.
Ils ont le crâne rasé,
sont vêtus d'un pantalon rayé bleu et gris
et parés d'une jaquette noire
sur la veste d'uniforme.

Dans la foule pressée
l'attaque du premier mouvement
me transporte de joie.
Accroupie, frissonnante d'émotion,
je suis entraînée dans un monde féerique
où la souffrance
s'habille d'une beauté magique.
Par petites ondées douces
la musique me pénètre
comme un souffle de vie.

Le début du deuxième mouvement
est encore pur et dense ;
il rit et pleure en nous.
Le temps est immobile
mais le soleil est là.
Il nous aspire.

Des fourmillements dans la tête, dans les oreilles
me tétanisent.
Je garde aujourd'hui encore de ce troisième mouvement
une impression paralysante
de piqûres venimeuses.

La conscience est là, mais en visite seulement.
La musique, peu à peu, se disloque
et, dans un dernier son dérisoire,
un instrument tombe sur l'estrade,
puis un autre et un autre encore.
Je ne perçois plus
que des gémissements de violon
dans une sorte de brume.
Le soleil, avec ses flêches, a raison de nous.
L'orchestre devient comme une toile
qui vieillit, s'use à vue d'oeil,
se troue et tombe en poussière.

Dans ma conscience engourdie
j'ai compris le jeu diabolique des SS.
La meute des chiens arrive.
En moins d'une heure,
la grande cérémonie est terminée.
Celles d'entre nous
qui le peuvent encore se lèvent
et, d'une démarche ivre,
regagnent les baraquements.
Les autres
mortes ou moribondes et flairées par les chiens
sont restées à terre comme des feuilles mortes
après la bourrasque.

Le soleil devait frissonner devant ce spectacle.
Ce jour-là, j'ai juré de vouloir rester en vie.
Pour dire aux hommes qui oublient,
de rester vigilants.