dimanche 15 novembre 2015

J'ai rêvé d'un pays où le malheur était devenu si fort, si grand, si noir...

Nous sommes tous sous le choc, immensément tristes pour toutes les victimes et leurs familles, et plus que jamais attentifs à notre devise de "fraternité". 
Mais que penser de tant de haine et de tant de bêtise! 
Aragon nous a légué cette transfiguration du malheur.

J’ai rêvé d’un pays, c’était dans une autre vie.
J’ai rêvé d’un pays où il avait fait grand vent, c’était dans un autre monde.
J’ai rêvé d’un pays où le malheur était devenu si fort, si grand, si noir et c’était comme un arbre immense entre le soleil et les gens,
et c’était à la fin d’une guerre et les champs étaient obscurs de vautours et l’air empuanti d’hommes et de chevaux morts.
J’ai rêvé d’un pays où les enfants et les femmes aidèrent les bûcherons à abattre le malheur.
J’y ai rêvé une fois, j’y ai rêvé une seconde et toutes les nuits de ma jeunesse et toutes les nuits de mon corps mûr.
Je n’ai plus eu jamais autre songe, autre musique, autre tête tournée.
J’entrais dans ce pays où l’œil se ferme et les gens étaient las du travail d’un long jour…….
J’y ai rêvé une fois, j’y ai rêvé une seconde et je n’ai plus compté combien de fois, combien de fois
le désordre des choses renversées, tout le pays couvert de branches brisées et tout le peuple devait à la fois faire bûcher du bois mort et se défendre contre les bêtes sorties de leur bauge, la peste, l’incendie, les pillards accourus sur des bateaux étrangers, la famine ... 
 J’ai rêvé d’un pays qui avait mis au monde un enfant infirme appelé l’avenir. J’ai rêvé d’un pays où toute chose de souffrance avait droit à la cicatrice,
un pays qui riait comme le soleil à travers la pluie et se refaisait, avec des bouts de bois, le bonheur d’une chaise, avec des mots merveilleux, la dignité de vivre, un pays de fond en comble.
Et comme il était riche d’être pauvre
et comme ils trouvaient pauvres les gens d’ailleurs couverts d’argent et d’or. C’était le temps où je parcourais cette apocalypse à l’envers et tout manquait à l’existence.
Ah, qui dira le prix d’un clou.
Mais c’étaient les chantiers de ce qui va venir, et qu’au rabot les copeaux étaient blancs et douce au pied la boue et plus forte que le vent la chanson d’homme à la lèvre gercée
 J’ai rêvé d’un pays tout le long de ma vie, un pays qui ressemble à la douceur d’aimer, à l’amère douceur d’aimer…
Louis Aragon, La mise à mort
Arrangements et accompagnement : R. Boutilliers
Récitant : FD
Extrait du spectacle (dir. B. Quemener) "J'ai rêvé d'un pays..." donné le 20 mai 2000 à Capellia (La Chapelle sur Erdre, 44).

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